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    Gilets jaunes, idées noires…

    2 Décembre 2018
    Gilets jaunes, idées noires…

    LE BLOG DE

    DESCARTES

    Dans les semaines qui viennent, des sociologues sociaux et des pensifs penseurs se pencheront certainement sur le mouvement des « gilets jaunes ». Sans parler des politiciens de tous bords qui commencent déjà à nous expliquer que ce mouvement confirme tout à fait leur discours : LR explique ainsi que les « gilets jaunes » épousent tout à fait sa croisade anti-fiscalité dont les accents poujadistes n’auront échappé à personne, alors qu’à l’inverse LFI expliquera que les « gilets jaunes » portent ses revendications de redistribution du pouvoir d’achat.

    Sans attendre les doctes théories qui ne manqueront certainement pas d’éclore dans les prochains jours, je me permets donc d’ajouter ma pierre à l’édifice. Même si j’avoue que je m’intéresse plus à ce que ce mouvement nous dit du fonctionnement profond de notre société qu’à son avenir, que j’entrevois fort peu reluisant.

    D’abord, toutes les informations disponibles montrent que les gens sont sortis dans la rue, ont bloqué autoroutes et ronds-points pour se faire entendre. Vous me direz que c’est l’objectif commun à toute manifestation de rue.

    Mais l’originalité ici réside dans le message. Les « gilets jaunes » ne semblent pas rejeter une mesure, une politique concrète – comme ce fut le cas par exemple des « bonnets rouges » lors du conflit sur l’écotaxe – pas plus qu’ils n’exigent du gouvernement qu’il prenne une mesure précise. On ne demande pas vraiment l’abandon de la « fiscalité écologique » pas plus que la création de telle ou telle allocation pour aider les automobilistes. Non, ce que les « gilets jaunes » veulent faire entendre, c’est une lassitude, une souffrance individuelle.

    C’est un « on ne peut plus vivre », « on ne peut continuer comme ça » et surtout « nous n’avons pas d’avenir ». Un rejet de cette logique du « toujours moins » que j’avais caractérisé dans un papier sur ce même blog, et dans laquelle vit une majorité de nos concitoyens (1).

    C’est ce caractère cathartique de cette manifestation qui me frappe le plus. Les gens ont envie de parler, d’exprimer non pas tant une revendication qu’une fatigue, une souffrance, une angoisse devant un avenir qui ne leur promet que la dégradation de leurs conditions de travail et de vie. Une expression qu’empêche depuis des années une culpabilisation permanente des plus modestes, accusés tour à tour de « refuser les réformes nécessaires » lorsqu’ils refusent la destruction des statuts qui les protègent et les services publics dont ils bénéficient, de se complaire dans leur situation alors qu’il suffit de « traverser la rue » pour trouver un emploi ou, cerise sur le gâteau, de faire la mauvaise tête devant les sacrifices qu’on leur demande au nom des générations futures alors que « la maison brule ».

    Un discours soi-disant écologique qui cache un véritable hold-up social au bénéfice des « classes moyennes ». On nous parle du besoin de changer les habitudes pour protéger l’environnement, mais c’est aux plus modestes qu’on demande cet effort, dont les « classes moyennes » et les riches sont largement dispensés. Celui qui prend son diesel sera pénalisé par des taxes toujours croissantes, celui qui prend l’avion bénéficiera de billets bon marché grâce à la fiscalité douce sur le kérosène. Celui qui change de voiture tous les deux ans pourra continuer à rouler en centre-ville, celui qui garde sa vieille voiture parce qu’il ne peut pas faire autrement en sera banni. Celui qui peut payer les loyers pour vivre dans une grande métropole et occupe les emplois supérieurs qu’elle offre pourra prendre les transports en commun largement subventionnés, celui qui vit dans la France périphérique supportera les coûts croissants dont on grève l’automobile.

    Un des moteurs du mouvement des « gilets jaunes » est donc à mon avis la révolte contre cette tentative chaque fois plus visible de culpabiliser les couches populaires afin de bâillonner leur expression. Mais si l’expression se libère aujourd’hui, elle reste purement cathartique. On le voit bien dans les témoignages qui remontent par les réseaux sociaux ou par les médias : chaque fois qu’un micro leur est tendu, il n’est pas utilisé pour avancer une revendication politique, mais exposer une situation personnelle. Dans les dizaines de témoignages qu’on a pu voir ces derniers jours, on a l’impression que la personne vide ce qu’elle a sur le cœur, qu’elle se fait du bien à exposer à la face du monde sa vie, son mal-être, ses difficultés à joindre les deux bouts, sa vision d’un futur encore pire. Le mouvement des « gilets jaunes » fait penser à une gigantesque thérapie collective, où la parole très longtemps réprimée se libère enfin.

    Mais cette parole ne peut prendre un caractère véritablement politique. En effet, les couches populaires qui constituent l’essentiel du mouvement ont bien compris que l’ensemble du champ politique est aujourd’hui dominé par les « classes moyennes ». L’expérience leur a montré qu’au-delà des discours qui visent à une récupération électorale, les organisations politiques qui se sont succédé au pouvoir, gauche et droite confondues, n’ont guère le souci de prendre en charge leurs problèmes. Vers qui se tourner donc ? Les syndicats ? Ces trente dernières années ont montré l’impuissance de l’action syndicale à peser sur les politiques. Les « populistes » ? L’effondrement du courant « social » du FN après le départ de Philippot a fait disparaitre cette alternative.

    C’est pourquoi ce mouvement m’apparaît autant comme une thérapie collective que comme un appel au secours adressé aux élites politiques en général. La foule des « gilets jaunes » ne dit pas aux élites « voilà ce que vous devriez faire ». Elle leur dit « nous souffrons, faites quelque chose ». Ce n’est pas un poujadisme qui dit « y a qu’a », c’est au contraire une exigence envers les élites de trouver une solution. Loin d’être anti-élites, le mouvement des « gilets jaunes » demande aux élites de faire leur boulot, de sortir de leur autisme et de se connecter à la réalité du pays.

    Cet appel est-il désespéré ? Oui, je le pense. Et pour appuyer ma conclusion, je voudrais aborder un aspect particulier de cette manifestation qui n’est pas à mon avis suffisamment signalé. Je veux parler de la violence qui l’a accompagné. La manifestation laisse derrière elle plus de quatre cents blessés, dont une dizaine dans un état grave, et un mort. Il faut aller loin dans notre histoire pour trouver pareil bilan. Mais surtout, ce qui rend singulier ce bilan est qu’il n’est pas le résultat des affrontements des manifestants avec les forces de l’ordre – forces dont les membres, soit dit en passant, ont souvent montré une certaine proximité avec les manifestants – mais des affrontements des participants avec des non-participants, et que les manifestants ont été moins les auteurs que les victimes. On voit donc une polarisation de la société, entre des gens qui manifestent pour exprimer leurs problèmes, et une population tellement peu empathique qu’elle est prête à provoquer un accident grave plutôt que d’accepter une perturbation dans son quotidien, sans que personne ne proteste. Imaginez un instant qu’un automobiliste ait foncé volontairement sur une manifestation de migrants, d’homosexuels, de féministes. Que n’auraient dit nos bienpensants ! Ici des gens ont foncé sur des « gilets jaunes », et rien, silence, personne n’a rien à dire. Nos bienpensants sont en vacances. Une partie de la France, la plus modeste, est abandonnée par l’autre à son sort.

    L’appel est désespéré parce que les « gilets jaunes » n’ont que peu de chances de trouver chez les élites, largement issues des « classes moyennes » une oreille compatissante. D’autant plus que, comme le montrent l’exemple britannique avec le Brexit, celui de l’Allemagne avec la gestion désastreuse de l’affaire des migrants ou l’exemple italien avec l’arrivée des populistes au pouvoir, ces élites ont une très faible capacité d’anticipation. Enfermées dans leur milieu, ne connaissant pas vraiment leur pays et n’ayant guère la curiosité de le connaître, elles sous-estiment le niveau de désagrégation de la société « d’en bas », de la dégradation de ses conditions de vie et surtout de ses perspectives. Et se font donc systématiquement surprendre, ne réagissant que lorsqu’il est trop tard, lorsque la réaction de rejet violente et irrationnelle est devenue dominante.

    L’appel est d’autant plus désespéré que les « gilets jaunes » tombent dans le piège de croire que l’idéal est un mouvement sans leaders, sans organisation, sans structures de décision. Il est vrai que les organisations politiques ont failli, et continuent à faillir en essayant d’annexer intellectuellement ce mouvement (2). Mais c’est Lénine je crois qui disait que sans organisation il peut y avoir des révoltes, mais pas de révolutions. La révolte fera peut-être changer la communication du gouvernement, elle réussira peut-être à changer le pas de l’action du gouvernement. Elle ne changera pas ses objectifs. Or, c’est d’un changement d’objectifs des politiques publiques que les « gilets jaunes » ont besoin.

    On peut donc anticiper un discours officiel qui fera appel aux habituels « je vous ai compris » accompagnés du « mais on va continuer ». Et on va continuer…

    Descartes

    (1) A cet égard, la distribution géographique des actions est parlante. Les régions qui ont concentré le plus grand nombre de barrages et autres actions sont les Hauts de France et le Grand Est, c’est-à-dire les régions les plus touchées par la dégradation de l’emploi et du cadre de vie. La région proportionnellement la moins touchée est… l’Ile de France, c’est-à-dire celle qui concentre le plus la richesse.

    (2) L’exemple le plus notable est celui de LR, dont les porte-parole essayent de faire de transformer la protestation des « gilets jaunes » en révolte contre l’impôt et pour la réduction des dépenses publiques. Lorsqu’on écoute les témoignages, pourtant, il est rare qu’on entende une demande de réduction globale des impôts. Ce n’est pas l’impôt en tant que tel qui est remis en cause, mais sa répartition. Et de la même manière, on retrouve le leitmotiv de l’abandon des territoires par les services publics. Une revendication peu compatible avec la réduction du nombre de fonctionnaires proposée par LR…

     

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