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    8.novembre.2018 // Les Crises
     

    La guerre financière asymétrique et l’effet de levier radical des États-Unis – Qu’est-ce que cela augure ? Par Alastair Crooke

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    Source : Strategic Culture, Alastair Crooke,

    (U.S. Air Force graphic par Airman 1st Class Chris Massey)

    La guerre financière asymétrique et l’effet de levier radical des États-Unis – Qu’est-ce que cela augure ?

    Il semble que les dirigeants chinois aient conclu que l’administration Trump est déterminée à utiliser tout son spectre d’influence radicale pour entraver la Chine en tant que rivale et raviver sa propre domination mondiale – Xi semble prévoir une longue lutte pour sa position dans l’avenir mondial : une lutte qui se jouera sur le plan géopolitique (dans la lutte dans la mer de Chine du Sud, en Corée du Nord, à Taïwan et en ce qui concerne la BRI [Belt and Road Initiative, ou la ceinture et la route, ou nouvelle route de la soie, NdT]), tout autant que sur le plan des relations internationales. Si tel est le cas, il existe un risque réel que la « bousculade » dégénère spontanément en affrontement militaire, limité et maîtrisé ou non.

     

    Xi a fondamentalement raison. Jusqu’à récemment, Washington souscrivait à la conviction culturelle occidentale de l’itinéraire linéaire du « progrès » historique – c’est-à-dire que l’introduction du marché libéral économique à l’occidentale, sous Deng Xiaoping, faisait partie d’un inévitable voyage chinois vers une liberté économique et politique toujours plus grande (c’est-à-dire qu’ils deviendraient comme « nous »).

    Mais Washington DC a eu son « point de basculement ». Il a glissé vers une compréhension très différente. En effet, les réformes économiques libérales de la Chine visaient à restaurer la primauté et le pouvoir économiques mondiaux de la Chine – et non pas à « émanciper l’individu » sur le mode occidental de pensée. Dans ce contexte, il était logique pour la Chine de rester docile et sage au sein de l’ordre mondial – tant qu’elle restait sur la bonne voie pour devenir le numéro un mondial, en 2049 (année du centenaire du Parti communiste chinois).

    Mais, comme tous les convertis tardifs du « chemin de Damas » [expression tirée de la tradition chrétienne qui signifie : « Trouver sa voie », c’est-à-dire renoncer à ses anciennes idées et en adopter de nouvelles que l’on va défendre passionnément, NdT], les élites de la politique étrangère américaine sont devenues de fervents prosélytes de cette même « menace » chinoise. La question se pose donc : est-il plus logique pour la Chine de poursuivre sa politique instinctive de ne pas affronter les États-Unis, surtout si Trump est connu pour maintenir la pression, ne jamais reculer, et toujours doubler la mise ? Comment la Chine peut-elle, elle aussi, maintenir sa position « paisible » si Trump monte la pression dans la mer de Chine du Sud, ou en Corée du Nord, ou décide d’adopter Taïwan comme « cause démocratique » ? Xi ne le peut pas.

    La Russie, d’autre part, voit un président américain dans une position extrêmement défensive – un partisan de longue date des bonnes relations avec la Russie, mais dont la vulnérabilité persistante à l’hystérie « russe » le pousse à affûter ses références anti-russes au point de devenir plus royaliste que le roi (plus « dur avec la Russie » que les russophobes), plus néocon, que les néoconservateurs. Avec des rafales de sanctions écrasantes à l’encontre de la Russie déjà en cours d’élaboration au Congrès (dont le président américain n’a guère la possibilité de limiter l’application), la Russie doit elle aussi se préparer à une longue période d’érosion économique. La profondeur de la crise américaine est telle que le président Poutine (comme tout le monde) ne peut pas deviner comment tout cela pourrait finir.

    Pour l’Europe, l’Iran, la Turquie, le Pakistan et le Venezuela, les perspectives sont similaires : ce sera une période au cours de laquelle les États-Unis mobiliseront tous les moyens dont ils disposent pour rétablir la primauté mondiale américaine et pour aligner tout le monde sur leur programme général. Trump fait monter la pression – dans l’intention, semble-t-il, d’obtenir la première capitulation, ou fissure politique, d’ici novembre. Mais si ça n’arrive pas ?

    Le « marché » (à quelques exceptions près) considère la victoire de l’Amérique dans la guerre commerciale comme certaine : les États-Unis sont de loin le marché de consommation dominant et, par conséquent, cela nuit d’autant plus aux partenaires commerciaux américains qui en sont exclus – ce qui signifie aussi que les taxes douanières de rétorsion imposées par les autres feront moins mal (car les exportations américaines vers les pays tiers sont dans la plupart des cas moindres).

    Pour des États comme la Chine, ses exportations vers les États-Unis sont au moins le double en valeur des exportations américaines, et ce sont donc les États-Unis qui disposent d’un effet de levier (selon la Maison-Blanche), car les États-Unis ont deux fois plus de possibilités que la Chine d’imposer des droits à l’importation. En outre, les États-Unis utilisent l’hégémonie du dollar américain (c’est-à-dire la guerre des changes) pour créer un dollar artificiellement fort – ce qui affaiblit les marchés émergents et affaiblit en même temps leur effet de levier (à mesure que leurs dettes et intérêts libellés en dollars américains deviennent élevés par rapport à leur monnaie nationale).

    Cette vision de la guerre commerciale par le « marché » est en quelque sorte le miroir de la vision militaire américaine du temps. Les États-Unis ont de loin la plus grande armée ; ils peuvent surpasser tout le monde (sauf la Russie), donc quiconque conteste les États-Unis est forcément un « perdant » (c’est ce qu’on suppose). En effet, les États-Unis peuvent commencer leurs guerres, et ils le font, par une démonstration habile de leur capacité de destruction qui frappe l’adversaire. Mais qu’est-ce qu’on fait alors ? Alors, l’armée américaine ne semble pas avoir de réponses aux phases suivantes : Il s’enlise, puis se retrouve perdant face à des représailles asymétriques. Sa seule réponse est la guerre « sans finé.

    Alastair Macleod, du Mises Institute, laisse entendre qu’un tel optimisme du marché est une erreur :

    « Les commentaires selon lesquels la Chine est en difficulté à cause des tarifs douaniers et qu’elle est minée par la force du dollar ne sont pas à la mesure du problème. La géopolitique domine ici. Les succès occasionnels de l’Amérique dans l’attaque du rouble et du yuan ne sont plus que des victoires à la Pyrrhus éphémères. Elle n’est pas en train de gagner la guerre des devises contre la Chine et la Russie. La Chine ne s’est pas détournée de ses objectifs stratégiques de devenir, en partenariat avec la Russie, la superpuissance eurasienne, hors de portée de l’hégémonie américaine. »

    La Russie et la Chine sont déterminées à jouer – et à gagner – à long terme. Les deux États sont en train de sonder Washington (avant novembre) pour savoir si, selon les motsdu porte-parole de Poutine, il y a « un terrain d’entente, et essayent de comprendre si c’est possible ou non – et si l’autre partie serait disposée ou non ». Pékin étudie également la question de savoir si Trump est prêt à transiger sur une sorte d’accord commercial de relations publiques qui sauverait la face – avant les élections de mi-novembre – ou non. Cette façon de « tâter le terrain » ne doit pas être interprétée à tort comme une faiblesse ou une volonté de capituler. Ces États font simplement preuve de la « diligence requise » avant que les événements ne les amènent à l’étape suivante du conflit, où les risques seront plus graves.

    Ce qui est moins remarqué – parce qu’il n’y a pas eu de « cri d’alarme » – c’est à quel point les préparatifs pour la phase suivante se sont progressivement déroulés (depuis quelque temps). Des petits pas, peut-être, mais d’une grande importance. Parce que les plates-formes de lutte contre les brimades financières américaines se mettent en place à un rythme accéléré, en particulier depuis que Trump a commencé à sanctionner « le monde ».

    Et ce vieil axiome est le premier point à saisir : « Chaque crise est aussi une opportunité ». Et le fait que Trump agace et sanctionne « le monde » est en train de catalyser un puissant rejet. Lorsque l’Amérique sanctionne « le monde », c’est une « affaire facile » pour la Chine et la Russie de pousser les autres à la dé-dollarisation et au commerce dans des devises locales (autres que le dollar). Et c’est ce qui se passe. C’est presque « fait » en ce qui concerne le pétrole. L’avènement de la Bourse des contrats à terme de Shanghaï a symboliquement marqué le début du renversement du monde de Bretton Woods (les États du Golfe étant susceptibles de succomber à l’inévitable, le moment venu).

    Le « marché » considère la vente de la dette du gouvernement américain (bons du Trésor américain) par la BPC [Banque populaire de Chine, NdT] comme l’épée de Damoclès chinoise suspendue au-dessus des États-Unis ; mais en même temps, le « marché » croit que la Chine ne fera jamais une telle chose – car elle réduirait la valeur de ses avoirs. Ce serait contraire à l’intérêt de la Chine. (On ne se demande jamais, cependant, pourquoi la Chine devrait vouloir ces avoirs – au final – si la Chine se voit interdire, par les États-Unis, d’acheter des actifs libellés en dollars avec ses dollars américains).

    La Chine a toujours hésité à perturber les marchés – c’est vrai. Mais, il se peut que le « marché » interprète mal le « plan de guerre » de la Chine. On pourrait s’attendre à ce que le seul recours de la Chine soit de vendre des bons du Trésor américain (comme la Russie vient de le faire). Mais, comme d’habitude, ce serait le « marché » qui se tournerait vers la vision à court terme des possibilités de la Chine. Cependant, la Chine est clairement en train de jouer le long terme. Rappelez-vous ce que le major-général Qiau Liang a dit en 2016 : « Les États-Unis ont besoin d’un important “rendement du capital” pour soutenir la vie quotidienne des Américains et l’économie américaine. Dans de telles circonstances, [toute nation qui] bloque le retour du capital aux États-Unis est l’ennemi des États-Unis. Pour contenir efficacement les États-Unis, les autres pays réfléchiront davantage à la façon de couper les flux de capitaux vers les États-Unis tout en formulant leurs stratégies. »

    Et ce que la Chine peut faire – et ce qu’elle fait – avec ces actifs en dollars américains, c’est de les déployer d’une autre façon importante. Il ne s’agit pas de les vendre, mais plutôt de les utiliser – sans fanfare – pour soutenir ses principaux alliés, dont les monnaies font l’objet de raids périodiques et concertés de Wall Street : c’est-à-dire que la Chine soutient tranquillement la Turquie et l’Iran (plus par l’achat de son brut, dans ce dernier cas). Ainsi, la Chine subvertit discrètement, et sape la carte du dollar fort de Trump qui est destinée à forcer la Turquie et l’Iran à capituler. C’est une guerre financière asymétrique pour le long terme.

    Ces deux États (avec le Pakistan) sont des plaques tournantes clés de l’initiative ‘Belt and Road’, mais plus encore, ils sont des éléments directement stratégiques importants pour la sécurité nationale de la Chine. La Chine est très préoccupée par les musulmans, les Turcs, les Ouïghours de la province du Xinjiang, dont des milliers se battent déjà comme djihadistes en Syrie. La Chine ne veut pas que ces derniers lui soient rendus et ne veut pas non plus que les musulmans se radicalisent en Chine ou dans les États situés à l’ouest de la Chine.

    Le Président Erdogan a joué un rôle important dans leur radicalisation. Ils veulent qu’Erdogan arrête de jouer avec les populations turcophones, dans et près de la Chine, en échange de quoi, la Chine soutient la Livre. De même, l’économie chinoise est vulnérable face à la fermeture du détroit de Malacca par les États-Unis. Pour pallier cette vulnérabilité, la Chine a besoin du Pakistan et de son ‘corridor’ jusqu’au port de Gwadar. Et l’Iran est absolument essentiel à la sécurité nationale de la Chine et de la Russie.

    Nous voyons donc la Chine et la Russie assembler discrètement le tissu d’une ceinture dé-dollarisée, dotée d’un système d’échange de devises et de crédit en Asie centrale – en opposition à la tentative des États-Unis de la briser. La Russie, qui a déjà largement dé-dollarisé son économie, a pour rôle particulier de veiller à ce que l’Europe ne soit pas perdue en tant que marché de la ceinture et de la route par les brimades de Trump, et que son objectif de reprendre la domination énergétique ne reste qu’une ‘aspiration’.

    L’ensemble de ces mini-étapes quantitatives représente une diminution qualitativement significative de l’utilisation du dollar, en dehors de la sphère domestique américaine. Son étendue, au-delà de la patrie américaine, est en train d’être découpée en tranches de salami. Il ne faut pas sous-estimer l’importance de ce fait – les États-Unis jouissent du niveau de vie élevé qu’ils ont parce qu’ils peuvent acheter des biens bon marché, payés en papier (monnaie fiduciaire) sur la dette américaine, que d’autres sont obligés de détenir, afin de pouvoir négocier dans la monnaie de réserve mondiale. Le niveau de vie des Américains est en effet subventionné par le reste du monde.

    Elle ne peut se permettre les moyens militaires dont elle dispose que parce qu’elle peut – contrairement à n’importe quel autre État – enregistrer des déficits budgétaires pour payer ses forces militaires surdimensionnées, de manière capricieuse et sans souci, puisque les étrangers (jusqu’à présent) continuent simplement à combler le déficit budgétaire.

    L’Amérique dispose en ce moment d’un levier financier radical, précisément en raison de la « force du dollar ». Ne vous y trompez pas. Ce n’est pas seulement le résultat des taux de hausse de la Fed : Trump le comprend bien : « L’argent afflue dans notre cher DOLLAR comme jamais auparavant » a tweeté Donald le 16 août. Il s’agit, bien sûr, d’une question d’effet de levier.

    Avec un dollar fort, les monnaies des partenaires commerciaux se dévaluent, leurs paiements d’intérêts et de capital explosent – et, traditionnellement, ils sont poussés vers le FMI pour une dose d’austérité et la vente de leurs actifs nationaux. C’est le « jeu » auquel la Russie et la Chine ont l’intention de mettre fin. Ils ont mis en place des alternatives à la Banque mondiale et au FMI auxquelles la Turquie peut avoir recours – au lieu d’être forcée à un programme du FMI.

    Alasdair Macleod note l’opposition entre le « jeu à court terme » de Trump et le « jeu à long terme » de la Chine et de la Russie :

    « Pour l’instant, et probablement seulement quelques mois avant les élections de mi-mandat américaines de novembre, le président Trump impose des difficultés monétaires à ses ennemis par des politiques commerciales agressives, y compris des sanctions, et en militarisant le dollar. C’est une astuce qui a été utilisée par les administrations américaines successives depuis longtemps…

    « Les actions du Président Trump sur le commerce… éloignent les pays de sa sphère d’influence. En fin de compte, cela s’avérera contre-productif. Les spéculateurs qui croient au court terme de Trump et aux politiques de normalisation de la Fed poussent, pour l’instant, le dollar à la hausse… Il semble certain que cela entraînera la chute du dollar [à plus long terme].

    « Le dollar ne s’apprécie que sur des considérations de court terme, poussé par rien de plus substantiel que des flux spéculatifs. Une fois que ces derniers auront diminué, les perspectives à long terme pour le dollar se réaffirmeront d’elles-mêmes, y compris l’escalade des déficits budgétaires et commerciaux… et la hausse des prix alimentée par une combinaison de l’expansion monétaire antérieure, et les taxes supplémentaires des droits de douane. »

    Cela pourrait bien être le « jeu à long terme » de la Russie et de la Chine. Pour l’instant, la dollar fort (et la peur géopolitique), provoque une fuite vers des actifs américains facilement commercialisables. Le récent projet de loi fiscale américain a renforcé ce flux de dollars « revenant au pays » (grâce à son amnistie pour le retour au pays des liquidités détenues par les entreprises à l’étranger). Le levier financier appartient actuellement aux États-Unis. Tout semble bien se passer : le marché boursier est en hausse ; les traders pensent que la guerre commerciale sera une « victoire » facile ; et les indicateurs économiques, selon la Réserve fédérale, sont « forts ».

    Mais la Russie et la Chine peuvent être patientes. Ces dollars d’outre-mer « qui affluent [vers l’Amérique], comme rarement auparavant » – aspirent l’oxygène (c.-à-d. la liquidité du dollar) de partout. Soit elle s’épuisera bientôt d’elle-même, soit elle entraînera une crise contagieuse du crédit (dont l’Europe sera probablement la première victime), déclenchée précisément par l’assèchement des liquidités conçu pour donner plus de leviers à Trump.

    A ce stade, les forces relatives entre les États-Unis et la Russie et la Chine s’inversent, et l’effet de levier tourne en leur avantage.

    Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 28-08-2018

    Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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