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    Faut-il soutenir le droit aux migrations?

    11 Novembre 2017 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #GQ, #Impérialisme, #l'Europe impérialiste et capitaliste, #Syrie, #Grèce, #classe ouvrière, #Syndicalisme en débat, #Economie, #Afrique

    Depuis maintenant près de dix ans nous croisons dans les rues de nombreux réfugiés et sans-papiers qui se retrouvent en France dans une situation humaine et matérielle très difficile, qui suscite la sympathie des militants associatifs, des actes de solidarité, de soutien, et la mobilisation des associations d’aide. Cette solidarité est nécessaire et louable.

    Mais faut-il aller au delà, et passer du soutien particulier à des personnes en difficulté, à un soutien politique, qui approuve et valide leur démarche de rechercher à tout prix et dans l’illégalité l’installation en France ou dans d’autres grands pays capitalistes ?

    Il faut être clair : un tel soutien signifierait que l’on adhère implicitement mais sans équivoque à une revendication politique, exposée clairement d’ailleurs par certaines organisations gauchistes comme par les organisations patronales : une liberté totale de circulation internationale des personnes dans le monde, qui implique du même coup la liberté totale de mouvement de la main d‘œuvre.

    Il apparait certain que la revendication de la mobilité internationale de la main d’œuvre est une de celle qui est chère au patronat. Il s’agit d’un des piliers du néo-libéralisme. Le but est de mettre en concurrence les travailleurs entre eux, de faire baisser les salaires, et aussi de déstructurer le prolétariat en le divisant en communautés ethniques adverses.

    Il est douteux, malgré les apparences du fait qu’utilisent abondamment l’extrême droite dans sa propagande que l’immigration cause le chômage (car la présence des travailleurs immigrés ouvre des postes d'encadrement aux autochtones, et comme ils sont aussi des consommateurs, pour produire leur consommation il faut davantage de travail). Mais il est certain que cette perception explique en grande partie la montée électorale de l’extrême droite qui est contemporaine de l’installation durable du chômage de masse dans ce pays, dans les années 1980. Le racisme n'était certainement pas moins répandu en France avant cette date, mais il ne s'exprimait pas par le bulletin de vote.

    Malheureusement, c'est un fait avéré que l'immigration provoque une réaction populaire hostile qui est utile électoralement à l’extrême droite. Les organisations de défense des travailleurs ne peuvent pas faire campagne contre l'immigration nouvelle, car une telle campagne a tout chance de dériver vers l'hostilité aux immigrés déjà présents. Par contre elles peuvent éviter par leur prises de positions redondantes avec celles de l'idéologie mainstream, de donner à entendre qu'elle seraient favorables à encore davantage d'immigration.

    On a parfois l'impression que la seule logique des interventions de la gauche et des syndicats sur toutes les questions liées à l'immigration réside dans la terreur d'être amalgamé à l'extrême droite, même par des médias ou des politiciens hostiles et d'une évidente mauvaise foi.

    Il est par contre indiscutable que les migrations font pression à la baisse des salaires et des conditions de travail. Certains s'en lavent les mains en remarquant que ces bas salaires et ces mauvaises conditions de travail seront, justement, le lot des immigrés. Mais la conditions globale de la classe ouvrière en est affectée. Je rappelle que cette application de la loi de l’offre et la demande est parfaitement conforme à l’économie marxiste, il suffit de lire le Capital pour s’en rendre compte, car l'immigration est le moyen le plus simple d'augmenter les effectifs de l'armée de réserve du capital qui sert précisément à cela. Soutenir politiquement les migrations va à l'encontre des intérêts de la classe ouvrière considérée comme un tout (y compris aux ouvriers immigrés déjà installés).

    Je pense que les droits de l’homme (dans leur version limitée, bourgeoise, de 1789, sans les droits réels de 1948) sont aujourd’hui détournés pour faire passer en fraude cette exigence, pour maquiller une revendication du patronat en revendication des travailleurs.

    Sans-papiers et réfugiés sont des travailleurs, au moins potentiels, et il est donc normal que les organisations de défense des travailleurs s’occupent de leur cas. Mais ils ne sont pas à ce stade des travailleurs en lutte organisée, et le but de leur déplacement à travers les frontières du monde capitaliste reste individuel et individualiste : leur rêve n’est pas la promotion de leur classe mais leur promotion individuelle. Leur rêve n’est pas de lutter contre l’exploitation, mais de devenir riche, ou au moins d’être exploité dans des conditions meilleures, pensent-ils, que dans leur pays d’origine. Ces migrants économiques dans le cas le plus général cherchent non à fuir des pays en guerre mais à passer d'un pays en paix à un autre, estimé plus favorable à leur projet, d'où leur présence à Calais, très loin d'Alep ou de Kaboul.

    Leur individualisme se voit aussi très souvent dans le fait qu’ils considèrent que les efforts pour leur éducation et leur santé qui ont été faits par leur pays d’origine ne leur donnent aucune obligation envers lui. Or les migrations sont dans les faits un élément central du pillage du Tiers-Monde : pillage de sa « ressource humaine ». Les sans-papiers et les réfugiés dont il est actuellement question sont loin d’être recrutés parmi les plus pauvres et les plus misérables de leurs compatriotes, ils appartiennent au contraire à la classe moyenne ou au groupe des diplômés et des travailleurs qualifiés. La migration actuelle est une spéculation sur l’avenir, ou des individus concernés, ou des communautés dont ils sont issus, qui ont misé un capital sur l'expatriation (et il est vrai qu'ils en ont souvent été spoliés par les mafias qui organisent les passages et qui sont les principales gagnantes de la situation).

    En ce qui concerne les réfugiés syriens, qui furent la majorité de ceux qui firent l’actualité tragique depuis 2011, il faut savoir qu’ils ne venaient pas directement de Syrie, mais de Turquie, où ils étaient censés être en sécurité dans des camps de réfugiés, et que leur envoi en Europe était une pression de ce pays sur l'Europe pour accélérer une intervention militaire contre leur pays. Et l’organisation par la terreur de masse de l’exode syrien est une arme stratégique pour faire plier l’État Syrien, dans la guerre d’agression que lui mène l’impérialisme, notamment l'impérialisme français, depuis 2011.

    Le sentiment d'humanité élémentaire qu'on doit ressentir pour ceux qui se retrouvent à la rue dans le froid hiver européen ne dispense pas de recul critique. Aider les personnes en détresse oui, soutenir l'impérialisme et le pillage du Tiers Monde, non. Certains militants humanitaires ont d'ailleurs acquis sur le terrain cette conscience politique critique et refusent de se laisser manipuler dans le spectacle compassionnel.

    Le soutien à la cause des migrants comme telle (c'est-à-dire au principe même de la libre migration universelle) n'est pas seulement une erreur politique. Elle finit par se retourner directement contre la sécurité même des migrants, car elle a pour effet pervers d’encourager les départs et la prise de risque. Si on appliquait la loi existante, la majorité des migrants recueillis en Méditerranée devrait être expulsée ; or la pression des associations, et la prégnance du libéralisme moral dans les mouvements sociaux aboutissent à faire de la migration illégale un jeu dangereux mais avantageux, une roulette russe où l’on peu gagner : pour un migrant illégal renvoyé au pays d’origine (ce qui est impossible pour les réfugiés), vingt ou trente installations définitives. Pour un mort, cent passages réussis.

    Aucun État bourgeois ne peut abandonner sa souveraineté au point de laisser complètement libre le passage de ses frontières, mais il peut accepter le compromis bancal qui consiste à régulariser a posteriori tous ceux qui ont pris le risque de franchir les obstacles. Les gauchistes et/ou humanitaires deviennent alors la main gauche de l’État qui accueille les migrants après leur avoir empêché l’entrée de la main droite, par sa police. Selon le fameux principe des "pieds secs, pieds mouillés" qui caractérisait la politique migratoire des États-Unis, à l'encontre de Cuba, depuis 1959 : les États-Unis ne délivraient pas de visa à la Havane aux candidats à l'émigration, mais régularisaient les naufragés, lorsqu'ils arrivaient vivants sur les plages de Floride.

    Aujourd'hui, en Europe, une situation intolérable sur le plan social et simplement humain se pérennise, faute d'analyse politique consciente, la place de la conscience était prise par l'émotion.

    Pour terminer un dernier point : le droit de l’homme inaliénable, concernant la liberté de circulation, est celui de pouvoir sortir et revenir dans son propre pays ; ce n’est pas celui de pouvoir entrer dans tous les autres pays.

    GQ, 4 janvier 2016

    PS : Il ne faut pas confondre le militantisme humanitaire, qui est altruiste, mais qui ne vise pas à changer le monde, avec le militantisme politique. Sans être égoïste non plus, le militant politique défend sa propre cause en défendant celle des autres, il se défend individuellement en défendant collectivement sa classe, dans la solidarité des égaux.

    PPS, mars 2016

    Des argumentaires circulent sur Facebook, abondamment illustrés d'images atroces d'enfants noyés en Mer Egée, qui plaident l'ouverture des frontières pour résoudre la crise humanitaire. Avec un mauvais goût certain, ils enchainent et vendent la mèche en expliquant à quel point ces réfugiés (diplômés, qualifiés ...) s'ils étaient intégrés en Europe, seraient un "plus" et une source de prospérité. Il s'agit d'un message émotionnel pervers, exhibitionniste et malhonnête, qui compare le sort des migrants à celui des déportés pendant la Seconde Guerre Mondiale, afin de culpabiliser le public. Cette assimilation est inacceptable,pour la simple raison que les migrants ne sont pas des déportés, ils ont choisi eux-même de prendre le risque de la traversée clandestine, et de le faire prendre à leurs enfants. En effet, même si de nombreux migrants viennent à l'origine de pays en guerre, ils ne s'embarquent pas dans ces pays, mais cherchent à passer d'un pays d’accueil à un autre, de la Turquie à la Grèce, de la France à l'Angleterre. Lorsque des naufragés se trouvent en perdition, il est impératif sur tous les plans de les secourir, mais cela ne doit pas conduire à les approuver quand ils se sont eux-mêmes placés dans cette situation. C'est sans doute dur à entendre, mais c'est la réalité.

    Quant à la solution à apporter à la crise humanitaire, ce ne sera pas l'ouverture des frontières qui n'est pas une option : la même opinion que l'on manipule maintenant par sa compassion le sera dans une heure en sens inverse par sa peur du terrorisme, et elle va implorer pour des frontières partout. La bourgeoisie aime les migrants, à condition qu'ils n'en demandent pas trop, et qu'ils restent clandestins.

    La solution véritable du drame mondial des migrants est de faire cesser les ingérences politiques et militaires occidentales dans les pays du Sud et leur action contre leur gouvernement légitime. Et nous le pouvons ! Mais trop oublient de ce coté-ci de la mer que la légitimité d'un gouvernement n'est en rien liée à son caractère prétendument démocratique ou à des critères décernés arbitrairement par des ONG occidentales dont l’indépendance est factice. Un gouvernement est légitime vis à vis de l'extérieur (c'est à dire nous) quand il s'est fondé en légalité de manière interne et qu'il n'émane pas de forces étrangères à son territoire. Aussi déplaisante qu'elle soit, la tyrannie saoudienne est légitime, à ce titre, jusqu'au jour où le peuple la fera tomber, et tous les autres gouvernements internationalement reconnus le sont aussi, dont le gouvernement syrien que cette monarchie cherche à renverser en vain depuis six ans. A la racine de la question des réfugiés syriens, il y a donc la guerre sale menée à l'aide du terrorisme par l'Occident coalisé avec les intégristes wahhabites, contre le gouvernement légitime et laïc de la Syrie, et d'autres gouvernements arabes légitimes aussi, qui ont le tort de résister à son impérialisme économique et militaire.

    Relu et modifié le 11 novembre 2017