Dans cette tribune, le dr. Solomon Zewdu, directeur adjoint du Programme de Développement mondial pour l’Afrique de la Fondation Bill et Mélinda Gates, met en lumière les trois leçons fondamentales que le monde peut tirer du parcours de l’Afrique face à la pandémie.

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Il y a deux mois, lorsque le pic de la pandémie a été atteint en Chine avant de gagner les États-Unis et l’Europe occidentale, les épidémiologistes ont tenté de prédire le prochain épicentre de la COVID-19. Beaucoup pensaient que l’Afrique serait la prochaine zone à haut risque, mais lorsque la COVID-19 a finalement fait son apparition sur le continent, la plupart des prédictions les plus pessimistes ont été déjouées.

Le continent est aujourd’hui le moins touché au monde selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), avec moins de 5% des cas signalés et moins de 1% des décès, alors qu’il représente 17% de la population mondiale (en revanche, les États-Unis représentent 4 % de la population mondiale, mais ont enregistré 25% des décès dus à la COVID-19).

Il est évident que la pandémie est toujours présente et que les choses évoluent de jour en jour, mais les prédictions qui ont si manifestement manqué la cible ont laissé perplexes les modélisateurs et les spécialistes de la santé publique. Pourquoi l’Afrique a-t-elle connu une pandémie beaucoup plus modérée qu’ailleurs ?

De nombreuses théories ont été proposées. Certaines évoquent la relative jeunesse du continent africain : alors que près de 95% des décès liés à la COVID-19 en Europe concernent les plus de 60 ans, l’âge médian en Afrique n’est que de 19 ans et 60% du continent a moins de 25 ans. D’autres suggèrent que le faible nombre de cas en Afrique n’est qu’un mirage, et que les véritables données ne sont pas visibles en raison des faibles capacités de dépistage et de suivi de la mortalité. Cet argument sous-entend qu’il y a beaucoup de choses que nous ignorons encore.

Voici comment je perçois la question : ce que nous ne savons pas sur l’Afrique et sur la COVID-19 est beaucoup moins important que ce que nous en savons. Car ce que nous savons est fondamental et précieux, et a sans doute contribué à la réussite globale de l’Afrique dans la lutte contre cette maladie.

Par exemple, nous savons qu’en janvier, tandis que de nombreux pays occidentaux hésitaient encore, l’Éthiopie avait commencé un dépistage intensif à l’aéroport d’Addis-Abeba. Nous savons également que le CDC Afrique avait mis en place son groupe de travail COVID-19 le 5 février, bien avant que le continent ne recense un seul cas. Le Rwanda a été le premier pays africain à décréter le confinement de sa population le 21 mars, suivi de peu par d’autres pays africains : l’Afrique du Sud a procédé à un confinement total alors même que le pays ne comptait que 400 cas et deux décès (avec une population de même taille, l’Italie comptait plus de 9 000 cas et 400 décès lorsqu’elle est passée à l’action).

En bref, quand la menace de la COVID-19 est survenue, la quasi-totalité des 55 nations du continent africain a agi rapidement pour enrayer sa propagation. Elles l’ont fait malgré un risque économique important — plus de 80 % de la population africaine travaille dans le secteur informel et dépend de ses revenus quotidiens — et avec des ressources nettement plus limitées qu’aux États-Unis et en l’Europe. De plus, puisque ces régions ont dû se focaliser sur leurs propres crises, l’Afrique a, majoritairement réagi seule.

Les chefs d’État africains ont beaucoup de mérite, mais cette réponse rapide et efficace n’a été possible que grâce au soutien et au sacrifice des populations. Des dizaines de milliers d’agents de santé se sont déployés, prenant les températures et dépistant la maladie. Des laboratoires de recherche et des entreprises de toutes tailles se sont mis à l’œuvre. Au Sénégal, des scientifiques ont mis au point un kit de dépistage de la COVID-19 à 1 $ et réalisé des respirateurs par impression 3D. Au Nigeria, des tailleurs ont confectionné des masques et des équipements de protection individuelle (EPI).

Bien entendu, des millions de citoyens ordinaires africains ont également fait leur part. Beaucoup sont restés chez eux, interrompant ainsi le rythme normal de leur vie, au prix d’un grand sacrifice personnel. Certains ont dû se battre pour faire renouveler leurs ordonnances ou recevoir des soins de routine. D’autres se sont retrouvés sans emploi ni revenu. Mais le continent a jusque-là réussi à éviter le désastre dans une large mesure.

À mon avis, le monde peut tirer trois leçons de ce parcours remarquable.

La première est évidente ; les mesures de dépistage, de suivi et de distanciation sociale sont efficaces, surtout lorsqu’elles sont appliquées rapidement. Il est communément admis que le confinement total de l’Afrique du Sud a fait gagner un temps précieux pour préparer les systèmes de santé et aplatir la courbe de la COVID-19.

La deuxième leçon concerne le passé récent de l’Afrique, notamment autour de l’expérience dans la lutte contre d’autres épidémies. La Sierra Leone et le Liberia, par exemple, se sont servis des leçons tirées de l’épidémie d’Ebola de 2014 sur la mise en place de réseaux de recherche de contacts afin de suivre la courbe de la COVID-19. Ailleurs sur le continent, des interventions non pharmaceutiques ont été adoptées malgré la pénurie d’EPI, ce que les pays occidentaux ont mis du temps à faire.

La troisième et dernière leçon à tirer est que l’Afrique a montré au reste du monde une réalité forte et paradoxale : les nations n’ont pas nécessairement besoin d’être riches pour rester en bonne santé. Il est vrai qu’une économie forte contribue à construire un système de santé solide. Mais des politiques intelligentes, des mesures rapides, des professionnels de santé et des communautés engagés sont tout aussi importants.

Toutefois, l’heure n’est pas à la complaisance. Les chiffres augmentent et cela pourrait durer un certain temps avant qu’un vaccin sûr et efficace ne soit mis au point et largement distribué. L’histoire de cette pandémie est loin d’être terminée, les dirigeants et les citoyens africains doivent donc poursuivre sur la voie de la protection des vies tout en reconstruisant les économies. Néanmoins, les performances du continent jusque-là constituent une lueur d’espoir, et méritent ainsi la reconnaissance du monde entier.

Dr. Solomon Zewdu - Directeur adjoint du Programme de Développement mondial pour l’Éthiopie et l’Afrique - Fondation Bill & Melinda Gates