Au fin fond de l’Essonne, un soir d’octobre 2012, un grand écran a été installé en plein air dans un bidonville où vivent une vingtaine de familles d’origine rom. La gare desservie par le RER D s'appelle Moulin-Galant. La route qui mène au lieu-dit est jalonnée de maisonnettes et d’immeubles bas. La nuit est noire, l’autoroute du Soleil en fond sonore. Les forces de l’ordre surveillent les alentours. Mais leur présence n’enlève rien à l’atmosphère festive. La boue et le froid non plus.
Hommes, femmes, enfants, ce film (à voir en intégralité ci-dessous) parle d’eux, de leur vie, et surtout de leur lien avec les pouvoirs publics français, sur cette terre d’accueil qu’ils ont choisie pour fuir la misère et les discriminations dont beaucoup sont victimes en Roumanie.
Après l’avoir vu ce jour-là, en même temps que ses principaux protagonistes, Mediapart a voulu diffuser ce documentaire de 52 minutes, Moulin-Galant, La Question rom, réalisé par Mathieu Pheng et produit par le collectif BKE, car il montre, autour d’un exemple précis, la difficulté, voire l'incapacité, des élus locaux à gérer l’arrivée de ces migrants européens, le refus de l’État de s’impliquer, l’enchevêtrement des responsabilités, et les conséquences dramatiques pour les habitants pris en tenailles au quotidien. Il résonne particulièrement avec nos enquêtes sur les Roms en Essonne (ici à propos du campement de Ris-Orangis, là sur le harcèlement policier et là encore après l'expulsion d'Évry).
Il y est question du maire de la ville, Jacques Gombault – « sans étiquette politique » selon son secrétariat – qui estime que « c’est pas à des petites communes comme nous de supporter tous ces problèmes-là, ces problèmes de l’Europe ». On l’entend reprocher au conseil général de rester les bras croisés : « Le département a osé, je dis bien osé, demander à Ormoy de mettre à disposition des bennes (…). Ce n’est pas à Ormoy de payer le ramassage des ordures. » « Les pauvres, poursuit-il, je ne sais pas où ils peuvent aller, j’en suis tout à fait conscient, mais l’État doit prendre ses responsabilités. On a ouvert les frontières de l’Europe, c’est bien, mais il faut après en assumer les conséquences. » « On a déjà assez à faire avec les Français de chez nous, on ne peut pas prendre toute la misère du monde, c’est pas possible », maugrée-t-il.
Au volant de sa voiture, Serge Guichard, coordinateur de l’Association de solidarité en Essonne aux familles roumaines rom (ASEFRR), lui répond : « Sur le terrain, il y a des communes qui disent “c’est pas à moi de faire”. Si, c’est aussi à toi de faire (…). Ça nous met en colère quand on voit cette forme d’instrumentalisation, ce ping-pong, “c’est pas moi, c’est l’État”, et l’État dit “ah, c’est les collectivités qui décident”. Quand nous rencontrons le préfet, il nous dit “monsieur Guichard, vous avez raison de protester contre les expulsions, moi j’applique les décisions de justice, et les décisions de justice, qui les demandent ? Les communes”. Même l’État prend appui sur les communes pour se défausser (…). Au lieu de travailler avec les associations comme nous pour contraindre l’État à prendre ses responsabilités, ces communes jettent les gens, ils n’ont plus de territoire, il n’y a plus d’espace où discuter du problème. Ils sont de nulle part. »
Lors d’une réunion au conseil général, le même Serge Guichard s’adresse à Jérôme Guedj, le président socialiste du département : « Est-ce qu’on va assurer à Moulin-Galant le sanitaire, l’eau, l’électricité, est-ce qu’on va avoir un travail commun afin de construire un projet ? » « On peut avoir des discours responsables, mais commençons par des actes responsables, l’hygiène, la sécurité et la scolarité », insiste-t-il. L’élu PS tergiverse : il redoute que les mesures d’urgence aient pour effet de pérenniser le campement. Il se targue de ne pas avoir exigé le démantèlement du terrain. Un des occupants rom le reprend : « Excusez-moi de parler, mais, en deux ans, personne n’a rien fait pour nous. Juste, vous n’avez pas fait de demande d’expulsion… » « Puisqu’on en est aux règles de courtoisie, rétorque Jérôme Guedj piqué au vif, vous ne nous avez pas écrit de petit mot pour nous prévenir que vous occupiez illégalement un terrain de conseil général… » « Je vous taquine », précise-t-il. Ce représentant de l'aile gauche du parti finit par s'agacer : « On ne va pas avoir deux heures de réunion pour des sanitaires et de l’eau. »
Rarement filmés, ces moments de discussions entre élus, fonctionnaires, militants associatifs et résidents sont instructifs sur les arrière-cuisines d’une politique publique en train de se faire, ou plutôt d’esquiver. Les préoccupations des Roms sont aussi captées au plus près : des vêtements à laver dans la rivière aux risques d’intoxication liés au chauffage... Résultat de plusieurs mois de tournage, les habitants témoignent face à la caméra de leur volonté de s’en sortir, malgré l’amoncellement des obstacles. Dans le bras de fer qui les oppose aux élus locaux, le récit de leur auto-organisation à propos des déchets est à cet égard édifiant.
Comme le précise le film, réalisé en 2011, la ville de Corbeil-Essonnes a obtenu l’expulsion des Roms vivant sur son territoire en octobre 2010. La partie située sur la commune de Villabé appartient au conseil général qui n’a toujours pas demandé l’expulsion. La municipalité d’Ormoy a demandé l’évacuation. La procédure est en cours : l'audience des plaidoiries, devant la cour d'appel de Paris, est prévue mercredi 14 novembre 2012.
Carine Fouteau