Sondage Ifop pour Paris-Match, avril 2019
La bataille contre la privatisation d’ADP est un enjeu considérable, sur le plan politique, sur le plan social et sur le plan économique. Sur le plan politique, nous savons que la très grande majorité des Français est hostile à cette privatisation, et donc arriver jusqu’au référendum serait une vraie défaite pour Macron et son gouvernement affairiste, histoire de lui apprendre à ne pas gouverner contre le peuple comme c’est la fâcheuse habitude des gouvernements en Europe. Sur le plan social ce serait accélérer un peu plus le démantèlement des services publics dont on voit ce que cela peut donner aujourd’hui dans l’éducation ou en termes de santé publique, car ADP c’est aussi un service public, et pas seulement un ensemble de boutiques duty free comme fait semblant de le croire Macron. Mais comme nous le verrons aussi un peu plus bas, privatiser ADP sera aussi une mauvaise affaire économique pour l’Etat.
Privatisations et système néo-libéral
Le libéralisme est sensé être l’extension des lois du marché à l’ensemble de l’économie. Donc on parle de système libéral quand on tente de restreindre l’emprise de l’Etat sur l’économie. Mais le système néo-libéral c’est bien plus que cela, c’est d’abord la possibilité pour le capitalisme financier de piller l’Etat ou de le privatiser pour son propre compte en évitant de courir le moindre risque, c’est pourquoi ce nouveau capitalisme aime autant les monopoles concédés par la puissance publique. C’est ce qu’a montré par exemple James Galbraith dans L’Etat prédateur[1]. Quand Macron évoque la nécessité de privatiser ADP pour stimuler la croissance des start-ups, il ment, ou alors il est fou, ou peut-être bien les deux en même temps. En effet lorsque des capitalistes achètent une entreprise à l’Etat à travers la privatisation, ils ne créent rien du tout, ils s’emparent d’une entreprise qui existe déjà et qui fonctionne suffisamment bien pour exciter leur intérêt. Et donc ils vont mettre de l’argent – qu’ils n’ont pas qu’ils vont emprunter auprès de banques complices qui vont créer de l’argent à cet effet – qu’ils auraient pu mettre ailleurs par exemple pour créer des start-ups innovantes si chères à la rhétorique macronienne. Si le capitalisme financier était un peu créatif comme le prétend Macron, au lieu de mettre ces 9 milliards d’euros dans l’achat d’ADP, il les mettrait dans la création de nouvelles entreprises. On pourrait dire que les privatisations qui ont lieu depuis trente ans de partout dans le monde sont la preuve de l’effondrement du capitalisme industriel qui ne trouve rien de mieux pour valoriser ses profits que d’investir dans le pillage des biens de l’Etat. Certains pensent que cela est lié avec la fin du progrès technique : jusqu’à la révolution numérique, c’est le progrès technique qui tirait la croissance en définissant de nouvelles manières de produire et de nouvelles consommations à proposer[2]. Cet essoufflement du progrès technique expliquerait le déclin de la productivité du travail, et donc finalement la nécessité pour le capitalisme de trouver de nouvelles manières de se valoriser. Les crises récurrentes récentes ont montré qu’il était plutôt risqué d’investir dans l’innovation technologique. Les privatisations des monopoles étatiques sont des rentes de situation dont le rendement est très certain, à moins d’imaginer que plus personne ne prenne l’avion ou n’emprunte les autoroutes. On remarque que le capitalisme financier aime à investir les réseaux qui rendent prisonnier l’ensemble de la société. La plupart des privatisations des autoroutes ou des aéroports se fait sous le mode de la concession de longue durée, et donc sous le contrôle de l’Etat. Ce sera encore le cas d’ADP, pour une durée de 70 ans. Mais en règle générale les contrats signés s’arrangent pour indexer les rendements au-delà de l’inflation. Cela n’est pas dû comme on pourrait le penser à l’incompétence des fonctionnaires qui préparent ces contrats, mais à la corruption des hommes politiques qui se trouvent derrière. ADP et la Française des Jeux sont de longue date dans le collimateur des intérêts privés. Macron a tenté leur privatisation à trois reprises depuis qu’il a été ministre de l’économie en 2014. A la manœuvre il y avait son subordonné, Alexis Kholer[3] qui par ailleurs est impliqué dans des affaires de prise illégale d’intérêt, qui a été accusé de mentir à la commission sénatoriale qui enquêtait sur les turpitudes de Benalla, et qui a suivi Macron à l’Elysée. Il faut le répéter ici, sans une imbrication du capitalisme financier et de la haute fonction publique cela ne serait pas possible. C’est aussi un aspect du système néo-libéral qui ne prospère que sur la corruption.
La logique des privatisations
Toutes les privatisations sont généralement des spoliations de la propriété collective. En effet des hommes politiques élus pour gouverner pendant un temps limité le pays se permettent de vendre le bien public qui ne leur appartient pas, et cela avec la complicité des hauts fonctionnaires. Le premier point est qu’en général on ne privatise que ce qui marche, autrement dit on privatise les profits potentiels d’une entreprise, sinon on ne voit pas pourquoi le capital s’y intéresserait. Evidemment la privatisation se fait toujours au profit des amis de ceux qui sont au pouvoir qui agissent généralement pour remercier leurs sponsors de les avoir mis là où ils se trouvent. Derrière toute privatisation on trouve donc un vol de la collectivité et une corruption du pouvoir, donc très probablement des postes rémunérateurs ou de l’argent qui circule sur des comptes plus ou moins cachés aux yeux du fisc. Les arguments avancés par les soutiens du capitalisme financier pour privatiser sont de deux ordres :
– en privatisant on accroît la concurrence, cela fait baisser les prix et c’est bon pour le consommateur. C’est le catéchisme stupide de l’Union européenne que s’efforce d’appliquer Macron a des Français pour le moins rétifs. C’est cependant faux généralement et plus encore quand on privatise un monopole. De partout où la distribution de courant électrique et du gaz a été soumise à la concurrence, les prix se sont envolés. Le prix des voyages en chemin de fer a explosé en Grande-Bretagne. La privatisation de l’électricité aux Etats-Unis a entraîné le scandale Enron[4]. C’est la même chose quand on privatise une autoroute. Les sociétés qui ont obtenu des concessions autoroutières ont des taux de rendement de 20% ! Si ce taux est de 20% et plus, cela veut dire que l’investissement a été amorti au bout de 5 ans, et donc que 5 ans après les privatisations, l’Etat s’est privé volontairement de rentrées et s’est appauvri, mettant les équilibres budgétaires en péril. Les privatisations des autoroutes ayant été achevées en 2005, on peut dire que depuis au moins 10 ans l’Etat a perdu entre 30 et 50 milliards d’euros. C’est concrètement un transfert d’argent public vers le secteur privé, c’est-à-dire vers le capitalisme financier.
Rendement des sociétés privées exploitant les autoroutes
– le second argument est que l’Etat n’a pas vocation à gérer des entreprises. Cet argument – un classique de la doxa libérale – a été avancé par Edouard Philippe, lobbyiste en chef du gouvernement, en laissant entendre qu’ADP était mal géré, alors que les éléments comptables portés à notre connaissance disent le contraire. Le gouvernement actuel introduit ainsi une rupture dans l’histoire récente de la France, même s’il faisait le contraire, le gouvernement français que ce soit sous Chirac, Sarkozy ou Hollande, ne remettait pas en cause l’idée d’une intervention économique de l’Etat dans la production des biens et des services au moins comme un complément du marché. « La façon dont fonctionne aujourd'hui Aéroports de Paris est largement perfectible, je crois que vous le savez, je crois que tout le monde le sait » a avancé le cuistre Edouard Philippe[5], sous-entendant par là que l’Etat n’a pas la culture du profit et donc il doit se replier sur ses seules fonctions régaliennes. Je ne veux pas trop m’avancer sur ce terrain, mais la position de Macron et celle de sa bande est celle de la fin du XVIIIème siècle, celle de Smith ou de Jean-Baptiste Say. Ces économistes qui supposaient que l’intervention de l’Etat dans l’économie entraînait une baisse de la croissance et donc la ruine à long terme. C’est- pourtant l’inverse qui s’est produit : plus on a privatisé et plus la croissance a été faible comme on le voit dans le graphique ci-après, alors qu’on supposait que les privatisations allaient « libérer la croissance ». Au mieux Edouard Philippe est un ignorant, au pire c’est un menteur. Cela fait plus de trente ans qu’on privatise, et la croissance est de plus en plus faible. Il semble que cet argument ait été bricolé à la hâte quand on s’est aperçu que le rendement de cette opération pour l’Etat n’était pas bon.
Une opération peu ou pas rentable pour l’Etat
Macron a expliqué que l’argent des privatisations servirait en priorité à soutenir la modernisation des entreprises, et donc que c’était nécessaire. Le gouvernement placerait le produit de la vente d’ADP – un peu moins de 9 milliards, mais certains chiffres donnent plutôt 7,7 milliards – à 2,5%, et donc pourrait lui rapporter environ 200 millions par an, selon Bruno Le Maire. En 2018, l’Etat a touché 173 millions comme résultat de sa participation. La question est de savoir si à l’avenir la participation de l’Etat pourrait lui rapporter plus ou moins qu’un placement résultant des ventes. Il est très probable que les 173 millions devraient être dépassés rapidement, entre autres parce que comme on l’a dit ADP est le plus gros propriétaire foncier d’Île de France et qu’une partie de ces 6700 hectares sera mise rapidement en valeur. On voit que la différence entre les deux sommes est assez faible, et donc que la vente rapporterait au mieux une vingtaine de millions supplémentaires. Mais en réalité les 200 millions de rendement risquent de ne pas être atteints parce qu’à une époque de taux durablement négatifs, on ne voit pas très bien comment l’Etat pourrait obtenir 2,5% de rendement pour ses placements, qui emprunterait à 2,5% auprès de l’Etat, soit la Caisse des Dépôts, quand il peut lever des fonds à -0,4%. Autrement dit, l’Etat aliénerait la propriété collective pour un rendement très peu certain. Avec des taux négatifs, l’Etat aurait au contraire intérêt à s’endetter pour investir dans les services publics, puisque plus il s’endette et moins il rembourse. Mais les macroniens s’inquiètent peu d’investir dans les équipements publics qui pourtant sont très délabrés. Christine Lagarde a annoncé qu’elle continuerait le QE massif, soit une injection de liquidités massives lorsqu’elle sera en novembre effectivement présidente de la BCE. Elle n’a pas le choix parce que sinon la valeur de l’euro s’envolerait et plomberait le commerce de la zone avec le reste du monde[6]. Et donc il vient facilement à l’esprit que l’Etat pourrait emprunter 250 millions à un taux négatif de - 0,127%, ce qui lui ferait gagner un peu plus d’un million d’euros tous les ans sans toucher à la propriété collective. Notez que depuis juillet les taux d’emprunt de l’Etat ont encore baissé et sont aujourd’hui aux environ de - 0,4%, ce qui fait que si l’Etat empruntait ces fameux 250 millions d’euros à 10 ans pour soi-disant financer l’innovation, il y gagnerait tout simplement 10 millions d’euros par an !
Taux d’emprunt d’Etat en France à 10 ans
Il y a un autre point qui a été rarement souligné, en privatisant ADP, cette entreprise passera sous le statut de la concession pour 70 ans. Or les actionnaires du secteur privé d’ADP – l’Etat n’est propriétaire qu’à un peu plus de 50% – pourraient considérer que ce changement de statut les désavantage. Ils pourraient demander des compensations pour un montant d’1 milliard d’euros[7]. Il faudrait donc déflaquer ce milliards des 7,5 milliards encaissés, ce qui réduirait d’autant le rendement du placement de la vente d’ADP, et donc en gardant la propriété d’ADP, l’Etat gagnerait à peu de chose près la même somme.
Spéculation foncière et arnaques en tous genres
ADP c’est aussi un patrimoine foncier de 6700 hectares dans une région où le prix du terrain est tendu. Il est assez facile de comprendre que même en spéculant sur 1/10ème de cette surface il y aura des profits colossaux. Evidemment on ne sait pas quel sera potentiellement le montant de ces profits. A Roissy le prix du m2 constructible est de 450 €. 1 hectare ça vaut donc 4,5 millions d’euros. Et 1000 hectares 4,5 milliards €. Ces 450 € c’est le prix du m2 aujourd’hui, mais il est probable qu’avec tout ce que l’Etat dépense pour aménager la région, ce prix va monter encore. On voit donc que les possibilités de spéculations sont immenses[8]. On peut dire également qu’en privatisant ADP, non seulement l’Etat brade indirectement du foncier, mais qu’en outre il se prive d’un outil important d’aménagement du territoire en Île-de-France. Autrement dot cela conduit aussi à privatiser la politique d’aménagement du territoire.
La privatisation de l’Aéroport Toulouse-Blagnac, voulue par Macron a été remportée par des investisseurs chinois, représentés par la société Casil. Mais cette privatisation a été annulée sur la plainte de trois syndicats, la CGT, FSU et Solidaires. La raison essentielle est que cette société n’avait pas respecté le cahier des charges et avait purement et simplement siphonné les liquidités de l’entreprise. On voit que l’Agence des Participations de l’Etat qui décide de la sélection des candidats, avait bien mal fait son travail, à moins, mais on n’ose le croire, que cette Agence serait corrompue[9] ! Cependant, ce n’est pas le processus de privatisation qui a été remis en question par la Cour administrative d’Appel, mais seulement le choix de la société véreuse Casil qui maintenant cherche à revendre ses parts par l’intermédiaire de la banque Lazard. Cet échec retentissant doit être attribué à Macron lui-même qui voulait privatiser rapidement cet aéroport.
Signons pour obtenir un référendum
Dans toute la France des partisans du RIP se mobilisent pour signer et faire signer les citoyens, le but est de permettre au peuple de s’exprimer sur un sujet qui le concerne au premier chef puisqu’il s’agit de ses biens. C’est une entreprise difficile parce qu’il faut récolter 4,7 millions de signatures. Les macroniens sabotent d’ailleurs le mouvement consciemment : le processus est compliqué. On signe en ligne, mais il y a de nombreux bugs constatés. C’est pourquoi des militants d’installent sur les marchés, dans les manifestations du samedi pour faire avancer les choses. Ils viennent avec un ordinateur pour aider ceux qui ne sont pas très adroits avec Internet et ses pièges. Mais les médias acquis à la canaille macronienne ont mis l’éteignoir sur ce RIP. Il n’y a pas de débat. Christophe Leguevaques est avocat. Il a saisi le Conseil constitutionnel au sujet de la procédure "RIP ADP" pour réclamer une meilleure information du public. Il est aussi chargé du dossier sur la privatisation de l'aéroport de Toulouse-Blagnac. Dans un article paru sur le site Marianne[10]. Il dénonce cette situation. Il compare par exemple le nombre d’articles générés par le Grand Débat voulu par le président-fou, 13 000, avec les 500 articles sur le RIP qui ont été recensé. C’est évidemment une entrave à la liberté d’expression, en même temps que c’est la preuve d’une inféodation des journalistes à leur propriétaire !
Des associations comme RPS FIERS ont envoyé une lettre aux associations de maires (AMRF, AMF, Les élus de la montagne et Association des communautés de communes) pour leur demander d’ouvrir les mairies afin d’aider les citoyens à collecter les signatures. C’est une excellente initiative parce qu’elle s’inscrit dans un contexte où le pouvoir municipal s’oppose ici et là à la politique criminelle de l’Elysée, par exemple sur la question des pesticides où ouvertement plusieurs maires pour protéger leur population enfreignent la loi en prenant des arrêtés contre leur pulvérisation à proximité des habitations, alors que ces produits sont considérés par ailleurs comme cancérigènes par l’OMS mais aussi comme contribuant à la destruction de la faune. On sait aussi que certains maires ont participé aux décrochages des portraits de Macron. Réclamer le concours des maires, surtout dans les petites communes, c’est décisif parce que ce sont en ces lieux que l’équipement numérique est le plus faible et les populations les moins accoutumées à jongler avec un clavier et des sites obscurs.
Dernier point à soulever : privatiser ADP c’est privatiser nos frontières, Roisy, Orly sont des aéroports internationaux. Des pays très libéraux comme les Etats-Unis ne privatisent ni leurs ports, ni leurs aéroports. Seuls des pays très pauvres ou sous tutelle comme la Grèce ou le Portugal le font. C’est un élément de notre souveraineté. Il va de soi que si les Chinois sont toujours à la recherche de ce type de possibilité, c’est parce qu’ils pensent qu’à moyen terme cela leur facilitera l’entrée sur le territoire national et plus généralement en Europe. Dans la bataille commerciale qui s’annonce féroce, brader ADP est déjà un renoncement.
[1] L'État prédateur : Comment la droite a renoncé au marché libre et pourquoi la gauche devrait en faire autant, Le seuil, 2009.
[2] Robert J. Gordon, The rise and fall of American growth, Princeton University Press, 2016.
[4] Anne-Sylvaine Chassany & Jean-Philippe Lacour, Enron, la faillite qui ébranla l’Amérique, Nicolas Philippe, 2003
[5] https://www.bfmtv.com/economie/privatisation-d-adp-contestee-le-gouvernement-defend-son-projet-1651518.html
[6] http://www.lefigaro.fr/vox/economie/a-la-bce-christine-lagarde-continuera-d-appliquer-les-recettes-bancales-du-fmi-20190704
[7] https://www.mediapart.fr/journal/france/180219/aeroports-de-paris-la-privatisation-de-tous-les-soupcons?page_article=3
[8] https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/03/19/derriere-la-privatisation-d-adp-le-controle-d-un-pactole-immobilier_5438180_3234.html