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Excellent article !!!

François Bayrou grand planificateur

La nomination de François Bayrou comme Haut-commissaire au Plan rappelle la célèbre formule de mongénéral en parlant d’Albert Lebrun : « Au fond, comme chef de l’Etat, deux choses lui avaient manqué : qu’il fût un chef ; qu’il y eût un Etat.». Dans le cas qui nous occupe, le problème est le même : François Bayrou n’a rien d’un Haut-commissaire, poste qui suppose une compétence technique plus que politique ; et tant que l’Europe de Maastricht est là, il n’y a pas de plan possible.

Commençons par la première question. Que Emmanuel Macron éprouve, à dix-huit mois de l’échéance présidentielle et alors que le bateau tangue de tous les côtés, le besoin de s’attacher – ou de compromettre – un personnage remuant et imprévisible ayant un pouvoir de nuisance considérable, c’est la logique de la politique. Que pour cela il lui accorde une fonction fantomatique qui lui permette d’avoir la tribune que les électeurs lui ont refusé lors des législatives, soit. Après tout, il ne serait ni le premier ni le dernier à créer une fonction bidon pour faire plaisir. Mais en faire un Haut-commissaire au Plan ? Personne ayant dépassé le quotient intellectuel d’une huître peut prendre cette nomination au sérieux. Personne ne peut imaginer un instant que François Bayrou a quelque chose à apporter à l’heure « d’animer et de coordonner les travaux de planification et de réflexion prospective conduits pour le compte de l’Etat et d’éclairer les choix des pouvoirs publics au regard des enjeux démographiques, économiques, sociaux, environnementaux, sanitaires, technologiques et culturels », comme l’indique le décret du 1er septembre 2020 instituant la fonction.

Qu’est ce qu’il y connaît, François Bayrou, aux « enjeux démographiques, économiques, sociaux, environnementaux, sanitaires, technologiques et culturels » de notre pays ? Bien peu de chose, si l’on juge à son parcours. Mais surtout, qu’est ce qu’il y connaît à la coordination de travaux de cette nature ? A-t-il, au cours de sa vie, été l’auteur d’un quelconque rapport, livre, article, conférence qui laisse deviner la moindre capacité à réfléchir ou à organiser une réflexion prospective autour de sujets complexes ? A-t-il une seule fois dans sa vie dirigé une équipe engagée dans une telle réflexion ? Non. Lui connaît-on une seule prise de position intellectuelle sur ces sujets ? Pas davantage. S’il a écrit de nombreux ouvrages (souvent avec des journalistes ou en collaboration) son œuvre se limite à des tracts politiques, et ne contient aucun ouvrage de réflexion. De son passage au gouvernement, on ne retiendra comme mesure forte que la tentative de permettre aux collectivités locales de financer sans limitations l’enseignement confessionnel que lui avait soufflée le lobby de l’enseignement dit « libre » et qui n’était en rien la manifestation d’un engagement personnel, comme on a pu le constater lorsque le projet a avorté.

François Bayrou est peut-être crédible en éleveur de pur-sang qui parle à l’oreille des chevaux. Il n’est guère crédible dans le rôle de l’homme de réflexion qui parle à l’oreille des princes, du coordonnateur des travaux de la haute fonction publique – qu’il exècre et qui le lui rend bien – censés éclairer les choix du gouvernement. C’est un peu comme si on nommait Marine Le Pen chef d’orchestre ou Mélenchon patron d’une entreprise pétrolière. Et ce manque de crédibilité ne peut que se refléter dans le prestige de l’institution qu’il est appelé à diriger. Après tout, pairez-vous cent euros pour écouter Mozart joué sous la direction de Marine Le Pen, achèteriez-vous des actions dans une société pétrolière dirigée par Mélenchon ?

La mascarade apparaît d’ailleurs en toutes lettres dans les textes publiés au Journal Officiel. D’abord il y a le décret du 1er septembre qui institue la fonction de Haut-commissaire au Plan. Un haut-commissaire sans commissariat, puisqu’il est écrit qu’il « dispose du concours de France Stratégie », qui est le service de prospective du gouvernement. Pour ceux qui ne connaissent pas les subtilités du langage administratif, il peut être difficile de comprendre la différence entre « dispose du concours » et « a autorité sur ». Dans le premier cas, cela veut dire que le haut-commissaire peut demander à France Stratégie des travaux sans les rémunérer, mais qu’il n’a aucune autorité sur ses agents, aucun pouvoir d’organisation. Autrement dit, il peut sous-traiter des travaux à France Stratégie, mais il n’en est pas le chef. A ce titre, il est intéressant de comparer ce décret avec celui du 3 janvier 1946 (1) qui instituait un « commissariat au plan » avec ses missions à titre principal, et un « commissaire général » pour le diriger seulement en passant. En 1946, l’institution était l’essentiel, l’homme qui la dirigeait secondaire. En 2020, c’est l’inverse : on institue l’homme qui est censé diriger, sans que l’institution qu’il est censé diriger apparaisse.

Et la mascarade se poursuit dans le décret de nomination du 3 septembre 2020. On peut y lire que « M. François BAYROU est nommé haut-commissaire au plan. Il exerce ses fonctions à titre gratuit ». Si, comme dit le célèbre adage, « tout travail mérite salaire », l’inexistence du salaire peut faire douter de la réalité du travail. D’autant plus que M. Bayrou, nous dit-on, cumulera ses nouvelles fonctions avec celles de président du Modem et maire de Pau. Deux fonctions qui sont loin d’être purement honorifiques, du moins on peut l’imaginer. Ce qui laisse penser que dans la tête de ceux qui ont investi François Bayrou, la tâche  « d’animer et de coordonner les travaux de planification et de réflexion prospective conduits pour le compte de l’Etat et d’éclairer les choix des pouvoirs publics au regard des enjeux démographiques, économiques, sociaux, environnementaux, sanitaires, technologiques et culturel », loin d’être une fonction qui exige de son titulaire un engagement total et à plein temps, est de celles qu’on peut convenablement exécuter dans le temps libre que lui laissent ses autres et éminentes responsabilités. Autant dire une sinécure.

Mais ce qui rend cette nomination plus absurde encore, c’est que la logique même de « planification » est incompatible avec le contexte des traités européens depuis Maastricht, traités dont notre nouveau Haut-commissaire a été et reste un fervent partisan. En effet, la logique sous-jacente à l’ensemble de la construction européenne est d’en finir avec la régulation volontariste de l’économie par les Etats – et donc par les politiques soumis au bon vouloir des électeurs – pour lui substituer la régulation par le mécanisme aveugle du marché. Dans cette logique, c’est la confrontation dans un marché « libre et non faussé » du consommateur et du producteur qui doit décider de ce qui est produit, dans quelle quantité, où et à quel prix. Il n’y a donc plus de place pour une décision volontariste des gouvernants élus.

Si les plans qui rythmaient l’économie française depuis 1945 ont disparu avec la fin du dixième plan en 1992 (le onzième a été élaboré mais ne sera jamais promulgué), c’est parce que la planification avait perdu son sens. A quoi bon planifier alors que l’Etat n’a plus les leviers qui permettent d’orienter les choix de production ou d’équipement ? Dès lors qu’il est interdit aux Etats de faire des politiques qui portent atteinte à la concurrence et que les services publics qu’ils contrôlent doivent s’inscrire dans une logique de marché, le plan est mort. Il ne peut ressusciter que par une remise en cause de la logique européenne. Et cela rend encore la nomination de François Bayrou encore plus incongrue. Qui peut imaginer un instant que ce fervent partisan du fédéralisme européen fondé sur la concurrence libre et non faussée va devenir un devenu un planiste forcené ? Qu’il pourrait « éclairer les choix des pouvoirs publics » autrement que dans le sens d’une soumission à la logique européenne, qui est la logique des marchés et non celle de la planification ?

Cette nomination est donc une insulte. Une insulte aux hauts-fonctionnaires dont la réflexion prospective est le boulot, et dont on dévalorise le métier en imaginant qu’il peut finalement être bien mieux « coordonné » par un politicard éleveur de chevaux pendant ses heures perdues. C’est une insulte à notre histoire, dans laquelle le volontarisme public et la planification à long terme qui va avec a joué un rôle fondamental, de Colbert à De Gaulle. Et plus grave, c’est une insulte à l’intelligence des français, à qui on s’imagine pouvoir faire croire qu’avec cette nomination on ressuscite l’Etat stratège que beaucoup appellent de leurs vœux alors qu’il ne s’agit de rien d’autre que de donner une tribune à un politicard vieillissant en mal d’expression et de le neutraliser. A la place de Macron, je me méfierais : souvenez-vous de la formule pleine de réalisme qu’on doit à Louis XIV : « toutes les fois que je donne une place vacante, je fais cent mécontents et un ingrat ».

Descartes

(1) A lire avec délectation. A l’époque, on savait dire l’essentiel en neuf articles.

https://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/decret_3_janvier_1946.pdf

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