
http://blogs.mediapart.fr/blog/fabrice-arfi/260808/une-certaine-vulgarite-d-etat
Les moyens d'information par leur omniprésence multipliée (Internet et autres réseaux sociaux) appellent plus de dignité encore de la part de l'Etat. Il conviendrait de relire souvent le livre de Régis Debray, L'Obscénité démocratique, Flammarion Paris 2008. Il y rappelle à juste titre l'intolérance du "tout-image" au clair obscur, l'utilisation généralisée du prénom, du tutoiement. Au plus haut sommet de l'Etat, c'est devenu la règle. Il y a cinquante ans, on annonçait que "la France rencontrait l'Allemagne". Aujourd'hui, "Nicolas et Angela" ont fait quelques pas dans les jardins de l'Elysée, accompagnés de Carla. Ce qu'on a gagné en proximité, nous l'avons perdu en respect des usages propres à la République, laquelle ne devrait souffrir d'aucune trivialité. Ce faisant, nous sommes entrés dans la "République du débraillé"...
Les français pourtant jugent mal cette transparence forcenée qui les fait pénétrer parfois jusque dans les alcoves du "Prince". Qu'a-t-on besoin de savoir à quelle heure se couchent ceux dont nous avons accepté qu'ils soient les locataires provisoires de l'Elysée?
Nicolas Sarkozy s'est glissé dans cette "République débraillée" avec délectation. Rappelons ses propos cités dans J'vais vous dire un truc, Ed La Découverte, Paris 2009: "Savez-vous pourquoi je suis tellement populaire? Parce que je parle comme les gens". Mais s'est-il jamais demandé si les "gens" souhaitaient vraiment que leur Président parlât comme eux, si tant est que le peuple s'exprime vulgairement? Léon Blum, s'adressant souvent à des publics ouvriers, n'auraient jamais pensé simplifier son discours. Bien au contraire -et Jean-Luc Mélenchon l'a bien compris- plutôt que de verser dans une démagogie infantilisante, il portait son auditoire au plus haut en respectant une syntaxe rigoureuse, un vocabulaire riche, tout cela dans l'éloquence qu'on lui connait. Tout le contraire du "parler comme les gens". De Gaulle, Mitterrand étaient eux-aussi de cette trempe. Par leur verbe ils rendaient hommage à la République, ils respectaient l'Etat, ils honoraient la Nation.
Sénèque disait: "Le style est le visage de l'âme". Introduire le tutoiement au Conseil des Ministres est donc un style institué par le Président de la République. On n'en comprend pas l'utilité. Mais au moins révèle-t-il une âme. Celle d'un homme qui tutoie les journalistes, les chefs d'Etat, parfois même le simple citoyen qu'il apostrophe d'un "Casse toi pauv' con".
Dans tout ce "débraillé" un moment du quinquennat restera gravé dans les mémoires.
Le 20 décembre 2007, le très récent Président de la République rendait visite officielle au Pape. Outre un discours de Latran dont nous reparlerons, véritable injure aux innombrables tenants de la laïcité républicaine, le chef de l'Etat crut bon de consulter régulièrement, en présence de Sa Sainteté, son sempiternel téléphone portable. Au cours du même voyage officiel, il présenta Jean-Marie Bigard dont l'un des plus grands succès fut Un poil de cul sur ma savonnette et dont l'un des sketchs les plus applaudis s'intitulaient Le lacher de salopes.
Ce jour-là, le débraillé se transforma en impudeur. Hélas on n'avait pas encore tout vu...
Christophe
(Cette réflexion s'inspire du livre de Jean-Noêl Jeanneney, L'Etat blessé, Flammarion, Paris 2012)
Pour complêter:
http://blogs.mediapart.fr/blog/fabrice-arfi/260808/une-certaine-vulgarite-d-etat