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Samedi 28 avril 2012 6 28 /04 /Avr /2012 18:01


Par DESIRS D'AVENIR HERAULT

Nicolas Sarkozy ou la peur du monde

| Par Thomas Cantaloube

mediapart

 

Dans l’interview que Nicolas Sarkozy a accordée à France Inter jeudi 26 avril, il y a ce passage curieux où, après avoir justifié les peurs diverses des électeurs du Front national, et les raisons pour lesquelles il faut les écouter, le président candidat assène : « La France forte, elle, n’a pas peur ! » Ah bon ? est-on tenté de dire. Car si elle n’a pas peur, elle le cache bien, et l’on ne parle pas de l’angoisse de perdre l’élection... La campagne de l’entre-deux tours de l’hôte de l’Elysée est en effet en grande partie bâtie sur la peur des étrangers, après avoir été érigée sur la peur de la crise et de l’insécurité avant le premier tour. Tout cela, ce sont des stratégies de campagne, répliquent les analystes, qui y voient des gesticulations électorales visant à capter l’électorat frontiste. Mais ne s’agirait-il pas aussi de l’aboutissement de ce que l’on a pu observer cinq ans durant dans la gestion des affaires internationales, à savoir un certain effroi du monde au-delà des frontières hexagonales ?


À partir de 7'50", Sarkozy évoque la peur

En 2007, à peine le résultat de son élection connu – et juste avant de se rendre au Fouquet’s –, Nicolas Sarkozy avait prononcé un discours de victoire tout en confiance et générosité. Il mérite d’être cité en longueur : « J’appelle chacun à ne pas se laisser enfermer dans l’intolérance et dans le sectarisme, mais à s’ouvrir aux autres, à ceux qui ont des idées différentes, à ceux qui ont d’autres convictions. (…) Je veux lancer un appel à nos amis américains, pour leur dire (…) que la France sera toujours à leurs côtés quand ils auront besoin d’elle, mais je veux leur dire aussi que l’amitié c’est accepter que des amis puissent penser différemment. Je veux lancer un appel à tous les peuples de la Méditerranée, pour leur dire que le temps est venu de bâtir ensemble une union méditerranéenne, qui sera un trait d’union entre l’Europe et l’Afrique. (…) Je veux lancer un appel à tous les Africains ; un appel fraternel, pour dire à l’Afrique que nous voulons l’aider : aider l’Afrique à vaincre la maladie, à vaincre la famine, à vivre en paix. (…) Je veux lancer un appel à tous ceux qui, dans le monde, croient aux valeurs de la tolérance, de la liberté, de la démocratie, de l’humanisme… A tous ceux qui sont persécutés par les tyrannies et les dictatures… (…) La France sera du côté des opprimés du monde… »


Ce discours, sans doute emporté par l’enthousiasme de la victoire, arrivait néanmoins après une conférence de presse de février 2007 dans laquelle il avait exposé ses priorités internationales, notamment que « la France ne pouvait pas se taire face à une évolution préoccupante de la situation des droits de l'homme en Russie ou aux violations de ces droits en Chine et ailleurs dans le monde ». Il poursuivait : « Ceux qui sont adeptes de la realpolitik ne sont pas si réalistes que cela. Ils cantonnent l'action diplomatique à un effort pour ne rien changer à la réalité du monde. La stabilité est leur mot d'ordre, l'immobilisme leur obsession. »


Comme d’autres avant lui, et sans doute après, Nicolas Sarkozy ne sera pas le premier président à se renier ou à diluer ses engagements. Mais, alors que la plupart des chefs d’État ou de gouvernement une fois élus choisissent la prudence, le promoteur de « la France forte » a surtout semblé habité par une méfiance et une crainte vis-à-vis du reste du monde. Une peur de s’engager (comme Mitterrand avait pu le faire vis-à-vis de l’OTAN ou de l’unification allemande), ou de résister (comme Chirac, aux Américains lors de la guerre d’Irak). Une peur d’adopter la position gaulliste du « seul contre tous », aussi bien que de prendre à bras-le-corps les grandes questions internationales contemporaines. Une peur de vexer les pays puissants autant qu’une peur d’écouter les revendications des petits.


Que retient-on des interactions de Sarkozy avec le reste de la planète durant ce quinquennat ? Avec les Etats-Unis, au lieu de tenir un George W. Bush finissant à distance, ou de solliciter sincèrement le nouveau président Barack Obama, y compris dans ses contradictions, Sarkozy a préféré jouer la comédie de l’amitié factice avec les deux leaders. Visites familiales, interviews conjointes, tapes dans le dos, mise en scène d’une complicité inexistante… comme si l’Elysée redoutait le moindre froncement de sourcil de l’Oncle Sam.


Le Mexique et la Colombie n’ont été traités qu’au travers des prismes Ingrid Betancourt et Florence Cassez, comme si ces deux puissances économiques latino-américaines, en proie à de graves problèmes sociaux découlant du narcotrafic, ne méritaient pas un dialogue sur ces questions cruciales. Ouvrir la question de la dépénalisation des drogues, comme le font courageusement plusieurs pays (principalement producteurs) des Amériques, remet bien évidemment en cause les certitudes occidentales (pays consommateurs). Sarkozy a préféré fuir ce débat.

 

L’Inde et le Brésil ? Acheteurs potentiels de Rafales. C’est tout ce qui semblait intéresser le candidat de la “France forte”, qui n’a jamais abordé ces deux géants autrement que de manière convenue et sans jamais chercher à en faire des partenaires diplomatiques, technologiques ou commerciaux sur le long terme. La Russie et la Chine, dont l’aspirant président de 2007 semblait s’offusquer du bilan en matière de droits humains, ont eu droit à leur lot de courbettes. Poutine s’est vu félicité pour sa réélection, et le dalaï-lama a été tenu éloigné de l’Elysée lors de son séjour en France.


Contrairement aux dirigeants russes et chinois envers lesquels Sarkozy a affiché son obséquiosité, les Africains n’ont eu le droit que d’être piétinés, lors du tristement célèbre discours de Dakar en 2007. Humilier un continent plutôt que de traiter ses habitants avec humilité, ce qui nécessiterait là encore de s’engager autrement qu’avec des slogans, et surtout sans crainte de devoir affronter les erreurs et les faiblesses de la France : sur le legs colonial, sur la corruption des élites, sur les promesses de développement, sur les barrages migratoires…


Les révolutions arabes auraient pu être un grand moment pour la France, il n’en a rien été. Après le soutien tacite à Ben Ali (et l’offre de coup de main à la police tunisienne par la ministre des affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie), après l’attitude timorée face aux manifestants anti-Moubarak, il y a eu la Libye, la « guerre de Sarkozy » censée prouver son courage et effacer ses échecs. Mais, que l’on approuve ou pas l’intervention occidentale en Libye, il n’en reste pas moins que nul n’est dupe des raisons de cette décision. C’est un coup politique, destiné à redorer le blason d’un président qui se sentait balayé par le vent de l’histoire, pas une décision de principe. C’est une action inspirée par l’appréhension d’être marginalisé dans un monde en bouleversement, une anxiété inspirée par le sentiment d’avoir particulièrement mal choisi ses “amis” dans la région : Ben Ali, Moubarak, Kadhafi, El-Assad.

 

En février 2011, Nicolas Sarkozy, dans une allocution télévisée consacrée aux révolutions arabes, brandissait déjà les risques de « flux migratoires » en provenance des pays en ébullition. Il reprend aujourd’hui (sans véritable logique) cet argument des bouleversements dans le pourtour méditerranéen pour justifier son opposition au droit de vote des étrangers extra-communautaires (dans l’interview de France Inter). La vérité est que le « printemps arabe » et ses transformations géopolitiques effraient Sarkozy, qui ne sait ni ne veut réinventer une nouvelle relation avec les pays concernés.

L’impuissance (ou l’incompétence) de Nicolas Sarkozy à traiter certains grands problèmes, ou à réagir avec promptitude et aplomb, l’ont souvent conduit sur la voie du mensonge, qu’il s’agisse du faux coup de fil diplomatique de soutien au président mauritanien renversé par un putsch, de la grossière surévaluation de son rôle dans le conflit géorgien, ou de l’invention d’une visite à Fukushima pour estimer les dégâts. Pourquoi raconter autant de bobards – aussi facilement vérifiables – si ce n’est pour cacher le malaise d’une action qui n’est pas à la hauteur ?


Enfin, sur le sujet de l’Europe, il y aurait beaucoup à écrire mais on ne retiendra que deux choses. Le choix de transformer le couple franco-allemand en machine de combat au travers de laquelle Paris s’est arrimé à Berlin sans recul, et pour appliquer une politique principalement d’inspiration germanique, souligne la crainte de devoir repenser le partenariat européen entre la France et l’Allemagne. Sarkozy a sauté dans le train idéologique de Merkel alors qu’il n’avait eu de cesse de critiquer la chancelière auparavant. Second point : quand il s’est agi de choisir le premier président du conseil européen, la France a pesé en faveur d’Herman Van Rompuy, le terne politicien belge, préféré à des personnalités plus flamboyantes (et controversées) comme Tony Blair, Jean-Claude Juncker ou Felipe Gonzalez. Pareil pour la responsabilité de la politique étrangère de l’Union européenne qui a échu à Catherine Ashton, un poids plume. L’idée sous-jacente de Sarkozy est claire : surtout ne pas risquer la nomination d’un responsable autonome qui pourrait vous faire de l’ombre et, éventuellement un jour ne pas être d’accord avec vous.


Il n’est donc pas étonnant que le président-candidat mène sa campagne de second tour sur le thème de la peur des étrangers, en particulier africains et musulmans. Nicolas Sarkozy a manifesté, depuis cinq ans, qu’il avait lui-même peur du vaste monde, de son imprévisibilité et de ses dangers, de sa complexité et de ses mutations, de ces personnalités inconnues et de ses rapports de force souterrains. Raisons pour lesquelles il entend communiquer cette peur au reste des électeurs afin qu’ils votent pour lui.

 
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