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11.décembre.2021 // Les Crises
 
Concurrence mondiale : La suprématie américaine sous un autre nom
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L’équilibre mondial a changé qualitativement, et pas seulement quantitativement, écrit Alastair Crooke

Source : Strategic Culture Foundaion, Alastair Crooke
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

© Photo: REUTERS/Kevin Lamarque

 

S’exprimant au Forum d’Aspen sur la sécurité il y a deux semaines, le général Milley a admis que le siècle de l’Amérique était terminé – un constat qui aurait dû être fait depuis longtemps, pourrait-on dire. Pourtant, qu’elle soit tardive ou non, cette déclaration semble signaler un changement stratégique important : « Nous entrons dans un monde tripolaire, avec les États-Unis, la Russie et la Chine comme grandes puissances. [et] Le simple fait d’introduire trois contre deux accroît la complexité », a déclaré Milley.

Plus récemment, dans une interview sur CNN, Jake Sullivan, conseiller de Biden pour la sécurité, a déclaré que c’était une erreur d’essayer de changer la Chine : « L’Amérique ne cherche pas à contenir la Chine : ce n’est pas une nouvelle guerre froide. » Les remarques de Sullivan interviennent une semaine après que le président Biden a déclaré que les États-Unis ne cherchaient pas de « conflit physique » avec la Chine, malgré la montée des tensions. « Il s’agit d’une compétition », a déclaré Biden.

Cela semblait en effet signaler quelque chose d’important. Mais est-ce bien le cas ? L’utilisation du mot « concurrence » est un peu curieuse en tant que terminologie et nécessite un petit décryptage.

L’interviewer de CNN, Fareed Zakaria, a demandé à Sullivan : Qu’est-ce qui a été obtenu de la Chine après toutes vos discussions musclées, qu’est-ce qui a été négocié ? On pourrait imaginer une réponse décrivant comment Biden pense gérer au mieux ces intérêts divergents dans un monde tripolaire complexe. Eh bien, ce n’était pas la réplique de Sullivan. « Mauvaise question, » a-t-il dit sans ambages : ne posez pas de questions sur les accords bilatéraux – demandez ce que nous avons obtenu d’autre.

La bonne façon de considérer cela, a déclaré Sullivan, est la suivante : « Avons-nous fixé les termes d’une concurrence efficace où les États-Unis sont en mesure de défendre leurs valeurs et de faire avancer leurs intérêts, non seulement dans la région indo-pacifique, mais aussi dans le monde entier. En ce qui concerne nos alliés dans le monde, les États-Unis et l’Europe sont alignés sur les questions commerciales et technologiques afin de s’assurer que la Chine ne puisse pas « abuser de nos marchés » ; et puis sur le front indo-pacifique, nous avons progressé de manière à pouvoir tenir la Chine responsable de ses actions. »

« Nous voulons créer la situation dans laquelle deux grandes puissances opéreront au sein d’un système international dans un avenir prévisible – et nous voulons que les termes de ce système soient favorables aux intérêts et aux valeurs américains : Il s’agit plutôt d’une disposition favorable dans laquelle les États-Unis et leurs alliés peuvent façonner les règles internationales de conduite sur le genre de questions qui vont fondamentalement compter pour le peuple de notre pays [l’Amérique] et pour les peuples du monde entier, » a-t-il ajouté.

L’objectif de l’administration Biden n’était pas de rechercher une quelconque transformation politique en Chine, a souligné Sullivan, mais de façonner l’ordre international de manière à favoriser ses intérêts et ceux d’autres démocraties partageant les mêmes idées : « Nous voulons que les conditions de cette coexistence dans le système international soient favorables aux intérêts et aux valeurs américains. Nous voulons que les règles du jeu reflètent une région indo-pacifique ouverte, équitable et libre, un système économique international ouvert et le respect des valeurs et des normes fondamentales inscrites dans la déclaration universelle des droits de l’homme dans les institutions internationales, a-t-il déclaré. Ce sera une compétition à mesure que nous avancerons. »

Sullivan propose de manière très claire un ordre mondial fondé sur « des règles internationales de conduite » qui seraient élaborées autour d’un intérêt stratégique central (celui de l’Amérique), sans se soucier des conséquences qui pourraient en résulter pour les autres. Ce « système international ouvert, équitable et libre » n’est qu’un instrument pour la mondialisation du système néolibéral occidental financiarisé. Josh Rogin l’a écrit cette semaine : « L’internationalisme dirigé par les Américains, malgré ses défauts et ses faux pas, reste le dernier, le meilleur espoir pour l’humanité. »

Et pour être clair, lorsque nous entendons parler d’un système économique ouvert et libre, favorable aux intérêts américains, ce ne sont pas les « intérêts des 99% » qui sont entérinés dans le système, mais ceux de la classe financière des 1%, qui réclament le droit de déplacer leur argent et leurs avoirs n’importe où, n’importe quand, sans restriction.

La référence de Sullivan aux droits de l’homme reflète « l’esprit » de l’UE, où la doctrine de la primauté du droit européen a servi de dispositif pratique pour étendre l’autorité centrale de l’Union sans réécrire les traités. Ou, dans ce cas similaire, pour que les États-Unis étendent leur autorité et procèdent sans avoir à conclure d’accords bilatéraux avec la Chine (ou la Russie), ou quiconque. Sullivan a été très clair sur ce point : Les accords négociés avec la Chine n’étaient pas la bonne « référence » pour juger de la réussite de la politique américaine.

Au départ, personne en Europe ne s’est beaucoup inquiété lorsque la Cour européenne a « découvert » qu’une suprématie générale des valeurs et du droit de l’UE se cachait dans les traités de l’UE (même si, à première vue, elle n’était pas si perceptible). Cette réaction discrète s’explique toutefois en grande partie par le fait que la compétence de l’UE était encore assez limitée à l’époque.

Plus tard, le transfert progressif de la souveraineté nationale vers un intérêt stratégique centralisé (Bruxelles) est devenu le principal moteur de ce que l’on a appelé « l’intégration par le droit ». Au fil du temps, une lecture approfondie des traités (pour les traités européens, lire la « consécration » de la Déclaration universelle des droits de l’homme par Sullivan) a offert de nouvelles raisons de soumettre les politiques nationales démocratiques à une lecture supranationale d’un « intérêt supérieur. »

De même, la déclaration universelle des droits de l’homme offrira probablement à Sullivan de nouvelles raisons et possibilités d’armer le texte afin de plier alliés et « adversaires » à la discipline de l’intérêt stratégique central (autrement connu sous le nom de Washington).

Ainsi, ce qui semblait signaler un changement significatif de la pensée américaine – après un petit décryptage – s’avère n’être rien de tel. La concurrence entre grandes puissances n’est rien d’autre que l’ordre mondial mondialiste, centré sur les États-Unis et fondé sur des règles. Les États-Unis s’abstiennent de « transformer » (c’est-à-dire fomenter une révolution de couleur) le Parti communiste chinois, parce qu’ils ne le peuvent pas ; cet outil s’applique toujours aux petits poissons (par exemple le Nicaragua).

D’une part, nous avons vu les conséquences de cette approche centralisée des « règles » – qu’elles soient pratiquées à Bruxelles ou à Washington : une sorte de torpeur soporifique s’ensuit. Toute l’énergie est consacrée à maintenir le système fragile à flot (qu’il s’agisse des règles du jeu de l’UE ou des États-Unis), plutôt que de trouver de véritables solutions. Des clivages s’ouvrent, qu’il est impossible de contenir politiquement ; les rancœurs s’exacerbent ; les crises sont gérées et non résolues ; on joue avec le temps ; les réformes sont progressives puis, soudainement, unilatérales ; et, au final, l’immobilisme règne. En Europe, on l’appelle le Merkelisme (du nom de la chancelière allemande).

After the uneventful G20 summit in Rome, and COP26 in Glasgow, it looks like we are beginning to see the Merkelization of the world, as well. The sense that remains is one of a mechanism (two really if we include the EU), that makes convincing whirring and grinding sounds of fly-wheels spinning, and raises expectations of some result to pop down the final shute, yet little or nothing does – bar an ever deepening democratic deficit, as decisions formerly the realm of parliaments are transferred to a supra-national technocracy.

Après le sommet sans histoire du G20 à Rome et la COP26 à Glasgow, il semble que nous commencions à assister à la Merkelisation du monde. Le sentiment qui demeure est celui d’un mécanisme (deux en réalité si l’on inclut l’UE), qui produit des bruits convaincants de vrombissements de machines et qui fait naître l’espoir d’un résultat quelconque, mais qui n’aboutit au final à rien ou presque – à l’exception d’un déficit démocratique qui ne cesse de s’aggraver, les décisions qui relevaient auparavant de la compétence des parlements étant transférées à une technocratie supranationale.

D’autre part, aussi mauvais que cela soit (étant donné les crises économiques auxquelles nous sommes confrontés), son plus grand « péché » (comme l’a dit Sullivan) est sa demande de « règles » mondiales, dont le fondement est simplement « les intérêts et les valeurs des États-Unis et de leurs alliés et partenaires ». Sullivan affirme que les États-Unis ne cherchent plus à transformer le système chinois (ce qui est bien), mais insiste pour que la Chine opère au sein d’un « ordre » construit autour des intérêts et des valeurs des États-Unis – tout court [en français dans le texte, NdT]. Et comme l’a indiqué Sullivan, l’effort diplomatique américain doit viser à contraindre la Chine à se conformer à ce système. Nulle part ne sont mentionnés les coûts pour les alliés, qui devraient renoncer à leurs relations avec la Chine ou la Russie, afin de plaire à Biden.

Le plus grand péché, tout simplement, est que le temps de ces ambitions arrogantes est passé. L’équilibre mondial a changé qualitativement, et pas seulement quantitativement. La Chine et la Russie – les deux autres composantes du monde tripartite du général Milley – l’ont dit assez clairement : Elles refusent les leçons de l’Occident.

Source : Strategic Culture Foundaion, Alastair Crooke, 15-11-2021

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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