C’est officiel : Bernard Thibault ne briguera pas de cinquième mandat à la tête de la CGT. Après un an de tergiversations, durant lequel il a semblé hésiter entre un départ précipité et une nouvelle candidature au congrès de mars 2013, le secrétaire général de la principale organisation syndicale, 53 ans, a annoncé hier matin à sa commission exécutive son souhait de «laisser la place» : «L’expérience est un atout,mais il faut faire attention à ce qu’elle ne se transforme pas, au fil du temps, en un handicap.»Une annonce «simple» qui «n’a surpris personne, affirme une participante à la réunion. Bernard avait largement consulté en amont et son départ avait déjà fuité dans la presse».
«Flottement». Reste qu’après treize ans de mandat, le «sphinx» de Montreuil - surnom relatif à la difficulté qu’éprouvent ses proches à deviner ses pensées - n’a pas réglé la question de sa succession. Et ce, à un an du prochain congrès, et à quatre mois du comité confédéral de mai, qui doit se prononcer sur le nom du futur secrétaire général. Lesigne «d’un flottement, et d’une impréparation surprenante pour une telle organisation», analyse un observateur extérieur. «Thibault a du mal à trancher, entre "je pars ou je reste", entre repli de la CGT sur elle-même ou ouverture sur l’extérieur, entre un homme et une femme pour lui succéder…», remarque, amusé, un responsable de fédération qui, comme ses homologues, préfère garder l’anonymat. «Il supporte mal les oppositions internes, même si elles sont "constructives"», observe un autre cadre, qui le trouve «limite parano» : «Du coup, il s’est renfermé sur lui-même, ne conservant, lors du renouvellement, fin 2009, de la direction confédérale, que des personnalités assez faibles.» Résultat : la short list des prétendants, si elle ne comporte plus que deux noms, ne recèle aucune personnalité détonante. Et limite le choix entre un homme jugé ouvert mais ayant parfois du mal à s’imposer, et une femme considérée comme «entière» mais peu susceptible de rassembler.
Le mieux placé des deux, Eric Aubin, 50 ans, ancien cadre et actuel secrétaire général de la fédération de la construction, s’est fait connaître lors de la réforme des retraites, en tant que négociateur au nom de la CGT. «C’est un type très ouvert, très sympa, qui cherchait à chaque fois à préserver l’unité syndicale, témoigne le représentant d’une autre confédération. Je suis par contre plus réservé sur sa maîtrise des dossiers. Il me semblait ne pas connaître tous les rouages, certes complexes, du système de retraites, ce qui le plaçait parfois dans une position de soumission par rapport aux "technos" de la CGT.» Autre reproche, selon le négociateur d’une organisation concurrente : «Il est apparu incapable, à plusieurs reprises, de résister aux positions parfois injustes socialement de sa direction, notamment sur les retraites complémentaires des cadres.» Affable, l’homme s’est en revanche révélé à l’aise dans les médias, quand sa concurrente donnait une image un peu rigide. Autre point fort, et non des moindres : «Il est le mieux placé, et de loin, pour rassembler en interne», estime le dirigeant d’une fédération CGT du public.
Une qualité que peu de cadres cégétistes prêtent à Nadine Prigent, l’autre nom le plus souvent cité comme successeur potentiel de Bernard Thibault. A 54 ans, cette ancienne infirmière et ex-responsable de la fédération de la santé, membre de la direction confédérale, est considérée pudiquement comme un «profil CGT plus classique» par un observateur. Comprendre : moins ouverte et un peu cassante. Elle a été propulsée représentante de la CGT au sein de l’intersyndicale lors du mouvement des retraites, un des postes les plus exposés. «Elle devait tenir les deux bouts de la corde, à la fois coller à la CFDT et en même temps ménager la base de la CGT, tempère un de ses alter ego dans une autre confédération. C’était une mission difficile, et elle s’est fait pas mal d’ennemis à cette occasion.»
Virage. Quel que soit le prochain secrétaire général - Prigent ou Aubin, voire un troisième candidat (d’autres noms, moins cités, circulent également) -, le poste n’aura rien d’une sinécure. Certes, Thibault a fait prendre un vrai virage à la confédération, s’éloignant du Parti communiste et plaçant la CGT dans une position plus ouverte à la négociation. Mais de la poursuite des réformes des structures au rassemblement des différentes sensibilités, en passant par la nécessaire resyndicalisation des salariés du privé, les défis du prochain locataire de la centrale de Montreuil restent nombreux.
Source liberation.fr